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International Afghanistan
Mis à Jour le : 31 mars 2009  14:42
Afghanistan, une nouvelle théorie des dominos, par Juan Cole
31 mars 2009

Sans préjuger des chances de succès de la stratégie afghane définie par Obama, Juan Cole s’inquiète de percevoir dans les justifications avancées par le président une réminiscence de la « théorie des dominos », en vogue dans les cercles politiques américains durant les années 1960, qui justifiait l’intervention au Vietnam par le risque de voir tomber les uns après les autres au mains des communistes les Etats de la péninsule asiatique. Dans cette nouvelle version, Al Qaida et ses alliés talibans représenteraient une force capable de conquérir Kaboul, puis de renverser le régime pakistanais à partir de ses bases des zones tribales. Tout cela est fort excessif, juge Cole, qui rappelle que le secrétaire à la défense Gates ne croit pas non plus à ce scénario. Certes, les tribus pachtounes en révolte ont une longue histoire de querelles et de lutte contre le pouvoir central, mais la disproportion des forces est telle qu’ils n’ont aucune chance de parvenir à s’en emparer, estime Cole, qui rappelle que, tant en Afghanistan qu’au Pakistan, si une majorité de la population se déclare opposée aux talibans, ils ne sont qu’une minorité à penser qu’ils représentent une menace réelle. Quel risque y aurait-il à surestimer l’adversaire ? En commettant une erreur d’analyse de ce conflit, Obama risque de s’engager obstinément dans une entreprise inutile et condamnée, juge Juan Cole.

Par Juan Cole, Salon, 30 mars 2009

Que le President Barack Obama agisse ou non correctement en Afghanistan, les raisons qu’il a avancées pour justifier son action ce vendredi sont presque certainement erronées. Obama nous a présenté une version du 21ème siècle de la théorie des dominos. En Afghanistan, les États-Unis ne combattent pas principalement contre « Al Quaida », contrairement à ce que le président a dit. En incriminant Al-Qaida pour tout, Obama a rompu avec sa promesse de campagne de tenir un langage clair et il retombe dans les invraisemblables théories de la conspiration et des croques-mitaines, dans le style de Bush.

Obama se rend compte qu’après sept ans de conflit en Afghanistan, le peuple américain commence à être lassé. Environ 51 pour cent des Américains s’opposent à cette guerre, et ce nombre atteint 64 pour cent chez les démocrates. Le président se lance donc dans une escalade malgré une importante opposition dans le pays, en particulier dans son propre parti, au moment où les électeurs sont inquiets à l’idée de dépenser des milliards de dollars de plus à l’étranger, alors que l’économie américaine est en grave difficulté.

Il a reconnu que nous méritions une « réponse » sans ambiguïté sur les raisons pour lesquelles les États-Unis et l’OTAN se battent encore en Afghanistan. « Permettez-moi d’être clair », a-t-il dit, « Al-Qaida et ses alliés - les terroristes qui ont planifié et appuyé les attaques du 11septembre - sont au Pakistan et en Afghanistan. » Mais sa façon de décrire ce qui se passe actuellement en Afghanistan, près de huit ans après le 11 septembre, n’est tout simplement pas exacte : elle est en fait, carrément trompeuse. « Si le gouvernement afghan est renversé par les talibans », a-t-il déclaré, « ou s’il permet à Al-Qaida d’agir librement - ce pays deviendra de nouveau une base pour des terroristes qui veulent tuer le plus grand nombre possible » d’américains.

Obama a décrit le même genre d’ « effet domino » qui était utilisé par les élites de Washington pour décrire le communisme international. Dans cette version, mise à jour avec Al-Qaida, les talibans pourraient prendre le contrôle de la province de Kunar, puis de l’ensemble de l’Afghanistan, puis accueillir de nouveau Al-Qaida, qui serait alors en mesure de menacer les rivages des États-Unis. Il est même parvenu à mentionner une analogie avec le Cambodge dans ce scénario, en précisant : « l’avenir de l’Afghanistan est inextricablement lié à l’avenir de son voisin, le Pakistan. », Il a également mis en garde ; « ne vous y trompez pas : Al-Qaida et ses alliés extrémistes sont un cancer qui risque de tuer le Pakistan de l’intérieur. »

Cette nouvelle la théorie des dominos, qui décrit la perspective des prises de pouvoir d’ Al-Qaida en Asie du Sud, est tout aussi peu plausible que sa précédente version concernant l’Asie du Sud-Est (voir l’exemple de la Thaïlande ou des Philippines). La plupart de ces allégations ne sont pas vraies ou sont largement exagérées. Il y a très peu de combattants d’Al-Qaida basés en Afghanistan proprement dit. Ceux que l’on désigne comme des « talibans » ne sont généralement pas du tout des talibans (au sens de diplômés des écoles coraniques fidèles au mollah Omar). Les groupes nommés talibans n’ont acquis une influence importante que dans 8 à 10 pour cent de l’Afghanistan, et seulement 4 pour cent des Afghans disent les soutenir. Quelques 58 pour cent des Afghans pensent que le retour des talibans est la plus grande menace à laquelle est confrontée leur pays, mais pratiquement personne ne s’attend à ce qu’elle se réalise. En outre, en ce qui concerne le Pakistan, il n’y a aucun danger que les militants basés dans les zones tribales excentrées s’empare de ce pays ou le « tuent ».

Le gouvernement de Kaboul n’est pas sur le point d’être renversé par les talibans. Il aligne 80000 soldats afghans, qui bénéficient d’un appui aérien tactique de l’aviation américaine, et le nombre total de combattants talibans dans les provinces Pachtounes est estimé se situer entre 10000 et 15000. Kaboul court le danger de perdre le contrôle de certains villages dans les provinces Pachtounes face à des seigneurs de la guerre dissidents du style « taliban ». Mais on ne voit pas pourquoi la nouvelle armée afghane ne pouvait pas les expulser s’ils installaient. En 2001, l’armée de l’ Alliance du Nord, plus petite et mal équipée, avait vaincu face à 60000 Talibans avec le soutien aérien des États-Unis. Il n’existe pas de possibilité qu’ « Al-Qaida » rétablisse des bases en Afghanistan à partir desquelles l’organisation puisse attaquer les États-Unis. Si Al-Qaida reprenait pied en l’Afghanistan, elle pourrait tout simplement être bombardée et attaquée par la nouvelle armée afghane.

Bien que l’émergence de « talibans pakistanais » dans les zones tribales administrées au niveau fédéral soit un coup porté à la sécurité du Pakistan, ils viennent d’être battus à Bajaur, l’une des sept grandes régions tribales, après une action concertée et des mois de campagne menés par l’armée pakistanaise, très professionnelle et bien équipée. L’été dernier, le secrétaire à la Défense Robert Gates avait répondu à une question lui demandant si l’organisation Al-Qaida se regroupait au Pakistan et constituait une nouvelle menace vitale pour l’occident : « en fait, je ne suis pas d’accord avec cette appréciation, parce que, quand [ les membres] d’Al-Qaida étaient en Afghanistan, ils était les partenaires du gouvernement. Ils avaient facilement accès aux communications internationales, il leur était facile de voyager, etc. Leur situation dans les zones tribales et du côté pakistanais de la frontière est beaucoup plus précaire. Et c’est beaucoup plus difficile pour eux de se déplacer, et beaucoup plus difficile pour eux de communiquer. »

Pour ce qui est de représenter une menace pour le Pakistan, les zones tribales sont d’une taille inférieure au Connecticut, avec une population totale d’un peu plus de 3 millions d’habitants, tandis que le Pakistan lui-même est plus grand que le Texas, avec une population de plus de la moitié de celle de l’ensemble des États-Unis. Quelques milliers de membres des tribus pachtounes ne peuvent pas prendre le pouvoir au Pakistan, ni le « tuer ». Le peuple pakistanais est parvenu à chasser un dictateur militaire et à obtenir la réinstallation de la Cour suprême, qui supervise une loi laïque. Plus des trois quarts des Pakistanais ont déclaré, lors d’un sondage réalisé l’été dernier, qu’ils avaient une opinion défavorable des talibans, et un récent sondage a révélé que 90 pour cent d’entre eux s’inquiètent de terrorisme. Les Pakistanais sont sans aucun doute dans leur ensemble très opposés à la présence militaire américaine dans la région, et la plupart, y compris à l’extérieur des zones tribales, s’opposent aux frapes des drones Predator américains sur le territoire pakistanais. Le danger est que ces frappes américaines donnent aux radicaux l’image de victimes de l’impérialisme occidental et obtienne ainsi la sympathie de l’opinion publique pakistanaise.

La sombre vision présentée par Obama d’un renversement du gouvernement afghan par des talibans liés à Al-Qaida ou du « meurtre » du Pakistan par de petits groupes tribaux est assez peu différente des avertissement apocalyptiques et tout aussi peu plausibles qui étaient lancés par John McCain et de Dick Cheney au sujet d’une victoire d’ « al-Qaida » en Irak. Il est significatif que les vues développées par le président soient contredites par celles de son secrétaire à la Défense. Les tribus pachtounes du nord-ouest du Pakistan et du sud de l’Afghanistan ont une longue histoire de dissidence, de querelles et de rébellion, caractéristiques aujourd’hui attribuées au talibanisme et présentées comme une menace inquiétante pour le mode de vie occidental. Obama vient d’ajouter une nouvelle théorie des dominos à la longue histoire des raisons avancées à Washington pour justifier des interventions militaires massives en Asie. Lorsqu’un responsable politique se trompe sur les motifs de son action, il risque fort d’étendre la mission au delà du nécessaire et de faire preuve d’un engagement obstiné dans une entreprise inutile et condamnée.

Juan Cole est historien, enseignant à l’université du Michigan, spécialiste du Moyen Orient et de l’Asie du Sud. Il anime le site Informed Comment, qui traite des questions géopolitiques.


Publication originale Salon, via Common Dreams, traduction Contre Info


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