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International Liban
Mis à Jour le : 25 mai 2007  14:06
Franklin Lamb : les dessous de la crise libanaise
25 mai 2007

Counter Punch publie les révélations explosives d’un spécialiste du Liban qui affirme détenir les clés de lecture permettant de comprendre l’enchainement des évènements de ces derniers jours. Le cambriolage nocturne qui a déclenché la bataille de Tripoli ne serait pas un simple acte de banditisme mais une représaille contre les financiers de Fatah Al Islam qui venaient d’interrompre leurs versements à ses miliciens.

Qui se trouve derrière les combats du nord Liban ?

(Extrait)

Par Franklin Lamb, Counter Punch, 24 mai 2007

Franklin Lamb qui se trouve en ce moment au Liban, est un bon connaisseur du pays qui a publié plusieurs livres sur l’invasion israelienne de 1982 et l’occupation. L’article qu’il a écrit pour Counter Punch commence par le récit d’une visite à Nahr el Bared, effectée à la faveur d’un cessez-le-feu, et se poursuit par le récit des évènements récents, dont nous donnons la traduction ci-dessous.

Pour comprendre ce qui se passe à Narh el Bared avec le Fatah Al Islam, il est nécessaire de faire une présentation rapide de l’étonnant et mystérieux Welch Club du Liban.

Ce Club tient son nom de celui de son parrain, David Welch, un assistant à la Secretaire d’Etat Condoleeza Rice, qui joue le rôle d’éclaireur pour l’Administration Bush, en ayant pour guide Eliott Abrams. Parmi les membres clés de ce Club, se trouvent :

-  Walid Jumblatt, un Druze véteran de la guerre civile libanaise, féodal au caractère lunatique, qui dirige le Parti Progressiste Socialiste (PSP)

-  Samir Geagea, autre vétéran de la guerre civile, seigneur de la guerre, terroriste - il a effectué 11 ans de prison pour avoir commis des massacres de chrétiens, entre autres. Il est le dirigeant de la Phalange et de ses Forces Libanaises (FL), le groupe qui a perpétré les massacres de Sabra et Chatila ( Geagea n’a pas pris part à ces massacres, ce groupe était dirigé à l’époque par Elie Hobeika, son mentor).

-  Le Cheikh Saoudien milliardaire Saad Hariri, dirigeant le Mouvement du Futur (MF) sunnite, et président de ce Club.

Il y a un an de cela, le Mouvement du Futur d’Hariri, commença à organiser des cellules terroristes sunnites. Les PSP et les FL ont leurs propres milices depuis la guerre civile, et bien que les accords de Taief requeraient le désarmement des milices, elles ont depuis réarmé, sont impatientes d’agir et tentent de provoquer le Hezbollah.

Le MF a créé des cellules terroristes islamistes sunnites pour servir de couverture aux projets anti-Hezbollah du Welch Club. Le plan consistait à attribuer les actions de ces groupes, dont Fatah Al Islam fait partie, à Al Qaida ou à la Syrie, ou quiconque hormis le Club.

Pour le recrutement de ces nouvelles milices, le MF a fait le tour des camps palestiniens pour y enrôler les extrêmistes qui avaient été affaiblis, marginalisés, durant les 11 ans d’occupation syrienne. Chaque combattant recevait 700 dollars par mois, une belle somme au Liban.

La première milice financée par le Welch Club et organisée par le MF est connue localement sous le nom de Jund Al Sham ( Sham en arabe désigne la réunion de la Syrie du Liban de la Palestine et de la Jordanie) et fut créée au camp de refugiés palestinien de Ain El Hilwa pres de Saida. Ce groupe est aussi appelé dans les camps palestiniens le jund el Sitt (Soldat de Sitt, ce qui dans la région de Saida, à Ain el Hiwa et alentour fait référence à Bahia Hariri, la soeur de Rafik Hariri, soeur de Saad, et membre du parlement) [1].

Le second de ces groupe est le Fatah Al Islam ( un nom qui rassemble habilement le Fatah des palestiniens et l’Islam d’Al Qaida). Le MF organisa ce groupe au camp de réfugiés de Nahr el Bared, au nord du Liban, pour des raisons d’équilibre géographique.

Fatah Al Islam rassemblait à peu près 400 combattants bien payés, jusquà ces trois derniers jours. Aujourd’hui, ils peuvent être plus ou moins nombreux, et avoir reçu des volontaires. Les dirigeants se sont vu fournir des appartements luxueux, avec vue sur la mer à Tripoli, où ils ont entreposé des armes et se mettaient au fais quand ils n’étaient pas à Nahr el Bared. Devinez qui possède ces logements ?

Selon les membres de Fatah Al Islam et de Jund Al Sham, ces groupes agissaient sur les directives du président du Club, Saad Hariri.

Alors, qu’est ce qui a mal tourné ? Qu’est ce qui a amené à l’attaque de banque [2] et au massacre de Nahr el Bared ?

Selon des membres de Fatah Al Islam, l’administration Bush s’est inquiété lorsque des gens comme Seymour Hersh ont commencé à s’interesser à cette histoire, à un moment où le respect de la discipline [du secret] à la Maison Blanche était en chute libre. De plus, les services de renseignement du Hezbollah étaient au courant des activités du Club et étaient en situation de retourner les deux groupes supposés déclencher une guerre civile entre chiites et sunnites, que le Hezbollah voulait éviter.

La situation a commencé à se détériorer rapidement pour le Club la semaine dernière. Le MF a mis fin aux versements sur le compte du Fatah Al Islam dans la banque appartenant à la famille Hariri.

Le Fatah Al Islam a alors tenté des négocier au moins le paiement d’indemnités de dédommagement, sans succès, et s’est senti trahi. Souvenons nous que de nombreux combattants sont des jeunes gens qui ont le sang chaud et dont la paye fait vivre leur famille. Les miliciens ont alors cambriolé la banque qui leur délivrait des chèques sans plus de valeur. Ils ont été doublement irrités lorsqu’ils ont appris en suite que le MF déclarait aux médias avoir subi des pertes bien plus importantes que la valeur dérobée, et que le Club pourrait abuser les assurances et finalement réaliser un profit énorme.

Les Forces de Sécurité Intérieures du Liban - nouvellement recrutées pour exécuter les ordres du Club et du Mouvement du Futur - ont donné l’assaut à l’appartement du Fatah Al Islam à Tripoli. Sans grand succès, et elles ont du faire appel à l’Armée Libanaise.

Dans les heures qui suivirent, le Fatah Al Islam lançait des représailles contre les positions de l’Armée Libanaise, ainsi que sur des militaires hors service, désarmés, et commettait des crimes horribles, dont quatre décapitations.

Jusqu’à maintenant, le Fatah Al Islam n’a pas effectué de représailles contre les Forces de Sécurité Intérieures à Tripoli, parce qu’elles sont pro-Hariri, parmi elles se trouvent de leurs amis, et le Fatha Al Islam espère toujours être payé par Hariri. Ils s’en sont donc pris à l’armée.

Le cabinet Siniora s’est réuni, et a démandé à l’armée d’entrer dans le camp de réfugiés pour réduire au silence Fatah Al Islam - plutôt deux fois qu’une. Dans la mesure où son entrée dans les camps est interdite par un accord signé avec la Ligue Arabe en 1969, l’armée a refusé, comprenant l’étendue de la conspiration du Welch Club. L’armée est consciente du fait que l’entrée dans un camp de réfugié déclencherait un conflit dans les douze camps que compte le Liban, et la conduirait à l’éclatement à partir de ses divisions confessionnelles.

L’armée s’est sentie piégée par les Forces de Sécurité Intérieures du Welch Club, qui ne se sont pas coordonnées avec elle, comme le requiert la loi libanaise, et ne l’a même pas avertie des "règlements de compte familiaux" que les FSI ont mené contre les repaires du Fatah Al Islam à Tripoli.

Aujourd’hui, les tensions sont grandes entre l’armée et le Welch Club, et l’on entend certains utiliser les termes de "coup d’état militaire".

Le Club veut conduire le Parlement, et est prêt à tout pour ne pas perdre le liban. Il conserve 70 sièges à la chambre, alors que l’opposition dirigée par le Hezbollah n’en compte que 58. Il a également un Premier Ministre dévoué en la personne de Fouad Siniora.

Le Club a tenté de prendre le contrôle de la Présidence, et devant son échec, l’a marginalisée. L’année dernière il a tenté de prendre le contrôle du Commité Constitutionnel Parlementaire, qui valide les décisions du gouvernement et les lois. Le Club ayant échoué, il a tout simplement dissous le Commité Constitutionnel. Cette instance majeure n’existe plus désormais dans les institutions libanaises.

L’erreur majeure commise par le Welch Club a été sa tentative d’influer sur l’armée libanaise pour qu’elle désarme la Résistance dirigée par le Hezbolla. Quand l’armée a prudemment refusé, le Club en coordination avec l’Administration Bush a poussé Israel à intensifier ses représailles contre la capture de deux soldats par le Hezbollah, en rupture avec les ripostes circonscrites ayant eu lieu par le passé, et à tenter de détruire le Hezbollah pendant la guerre de juillet 2006.

Le Welch Club considère désormais l’armée comme un sérieux problème. L’administration Bush essaye désormais de l’affaiblir et de la marginaliser afin d’éliminer l’un des deux derniers obstacles à la politique israelienne pour le Liban.

Si l’armée est affaiblie, elle ne pourra protéger les 70% des chrétiens libanais qui soutiennent le Rassemblement pour le Liban du général Aoun. Le RPL rassemble des membres de la classe moyenne éduquée, qui sont sans armes. Leur seule protection réside dans l’armée libanaise, qui les conforte dans le maintien de leur présence sur la scène politique. Les autres chrétiens du Liban forment la minorité de 15% associée aux Forces Libanaises de Geagea, qui sont uniquement une milice. Si le Club peut affaiblir l’armée plus qu’elle ne l’est, alors cette minorité de la Phalange deviendra la seule force relativement importante parmi les chrétiens, et elle deviendra l’armée du Club.

Une autre raison pour laquelle le Club veut affaiblir l’armée libanaise, c’est qu’elle est nationaliste, qu’elle joue le rôle d’une soupape de sécurité permettant au Liban de rassurer les palestiniens quant à leur droit au retour, et entretient le sentiment national et la culture de résistance défendue par le Hezbollah, avec lequel elle a d’excellente relation.

De leur coté, les membres du Club veulent conserver au Liban quelques palestiniens qui acceptent de travailler pour pas cher, expédier le reste vers d’autres pays acceptant de les accueillir ( et recevoir des subsides américains pour ce faire ) et autoriser quelques milliers d’entre eux a exercer le droit au retour, tout en signant au même moment un accord du type de celui du 17 mai 1983 [3] qui enrichirait les membres du Club, en concédant à Israel l’eau du Liban et une bonne part de sa souveraineté.

Pour résumer ce long récit d’un mot, le Fatah Al Islam doit être réduit au silence à tout prix. Leur histoire si elle est connue, est un poison pour le Club et ses sponsors. Nous assisterons vraisemblablement aux efforts pour les detruire dans les jours prochains.

Franklin Lamb est un diplômé de la Boston University et de la London School of Economics. Il a été Assistant à l’ « International Law and Assistant Counsel » à la comission parlementaire de la justice du Congrès américain. Il a publié plusieurs ouvrages sur le Liban, dont « The Price We Pay : A Quarter Century of Israel’s use of American Weapon’s against Lebanon (1978-2006) » et prépare un livre sur le Hezbollah.


Publication originale Counter Punch, traduction Contre Info.

Illustration : Abou Salem, porte-parole du Fatah Al Islam.



[1] Les partisans d’Hariri ont reconnu que Bahiya Hariri avait bien transmis des fonds à Jund Al-Sham, mais ont expliqués que ces sommes étaient destinées à dédommager les miliciens qui acceptaient de quitter la région pour aller à Narh el Bared. Sur ce sujet, lire Loubnan Ya Loubnan.

[2] Les affrontements ont débutés lorsqu’une patrouille de police a pris en chasse le suspect d’un cambriolage qui les à conduit aux appartements ou les miliciens se sont retranchés

[3] 17 mai 1983 : Accord de paix signé entre Israel et le Liban, qui n’avait à l’époque pas été enterriné par l’OLP, et qui sera annulé par le gouvernement libanais le 5 mars 1984.


Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1024
 
 
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