International Liban
Mis à Jour le : 5 juin 2007  12:12
Aoun : Le gouvernement libanais, symbiose de l’argent roi, du communautarisme et de l’ordre milicien.
5 juin 2007

Le gouvernement Siniora est généralement présenté par les médias occidentaux comme un défenseur de la liberté contre la mainmise syrienne ou iranienne sur le pays. Bien loin de partager cette opinion, le général Michel Aoun, leader chrétien du Courant Patriotique allié au Hezbollah, y voit un pouvoir clanique et corrompu, bloquant la réconciliation de la société libanaise dont l’accord de son mouvement avec le Hezbollah représente à ses yeux une première étape.

Entretien accordé au Figaro, 1er juin 2007

Question : votre réaction aux affrontements à Nahr el Bared ?

Que le Fatah Al-Islam soit soutenu par une force étrangère pour déstabiliser le Liban ne fait aucun doute. Les uns voient dans ses actions armées la main de l’Amérique et de ses alliés arabes, les autres affirment que c’est la Syrie. Une chose est certaine : créée en novembre 2006 au sein même du camp de réfugiés palestiniens de Nahr Al-Bared, cette organisation n’a aucun droit de cité dans la société libanaise. Les terroristes qui la composent ont commis des crimes individuels, des exactions contre les transports publics, des hold-up dans les banques, ils se sont attaqués à l’armée. Avant de déterminer qui les mandate, il convient de les mettre hors de combat.

Le temps pressant, la situation risquant de se détériorer, je ne vois pour ma part que la solution militaire. Il faut d’abord éliminer ce danger qui prend le peuple libanais tout entier en otage, et pas seulement les Palestiniens. Ce n’est que lorsque les terroristes seront en prison, et leur procès à l’instruction, que les responsabilités pourront être déterminées. Se livrer aujourd’hui à la polémique m’apparaît à la fois prématuré et stérile.

Question : Que pouvez-vous dire au sujet de la prochaine élection présidentielle ?

Le Liban va vivre une période cruciale avec l’élection présidentielle prévue à l’automne prochain. Candidat à la Présidence, je sais que les difficultés de ma campagne seront en proportion de l’ampleur des changements que je préconise. Après quatorze ans d’exil, me voici depuis deux ans à Beyrouth, suite logique au départ des troupes syriennes. Durant l’occupation, par une sorte de tendance naturelle, notre pays s’est noyé dans la corruption. La structure même de l’État en a été gangrenée, avec les effets pervers que l’on connaît d’un multiple clientélisme.

Trois forces se dressent actuellement face au projet de réforme : le féodalisme politique, représentée par les notabilités traditionnelles, les chefs de guerre communautaires reconvertis en politique, et la classe politico affairiste. Le communautarisme constitue le fonds de commerce de ces trois forces, et le moyen par lequel elles maintiennent et reproduisent leur pouvoir. L’histoire contemporaine du Liban est en grande partie celle d’un conflit permanent entre ces différentes composantes, à la fois antagonistes et complémentaires. Le renforcement de l’une conduit inexorablement, par réaction, au renforcement de l’autre. Elles ont transformé l’ordre politique libanais en un système de guerre civile de basse intensité.

Le Liban est désormais l’otage de véritables forces d’inertie qui sclérosent ses structures politiques. Elles sont regroupées aujourd’hui dans le camp dit de la majorité gouvernementale, symbiose de l’argent roi, du communautarisme et de l’ordre milicien.

Face à ce système, mes ambitions sont immenses, je dirais même illimitées. N’étant plus à l’âge où l’on cherche la fortune, où l’on désire le pouvoir pour le simple goût de l’exercer, je puis tout naturellement occuper une place où je jouerai le rôle de fédérateur.

Question : comment procédez-vous pour atteindre cet objectif ? l’entente avec le Hezbollah rentre dans ce cadre ?

Ce travail a été amorcé avec la conclusion le 6 février 2006 d’une entente avec le Hezbollah, sanctionnée par un document en dix points, conduisant à la paix civile. Le Hezbollah, dont on connaît les attaches avec l’Iran et la Syrie, a ainsi modifié son discours politique en en retirant les questions de la libération de la Palestine et de Jérusalem. Ses ambitions affichées aujourd’hui se réduisent à la libération des fermes de Chebaa (territoire libanais occupé par Israël depuis 1967, aux confins du Liban, de la Syrie et d’Israël), et à la libération des prisonniers libanais détenus en Israël. Il s’agit là d’avancées significatives : nous avons fait tomber le mur de défiance et de peur mutuelles qui a été érigée au fil des 30 dernières années...

Le Courant patriotique que je représente rassemble des chrétiens, des sunnites, des chiites, des druzes, avec, en perspective, l’établissement d’un pouvoir laïc. Nous avons besoin d’une véritable refondation nationale. Notre futur Liban sera l’antipode moral et politique de ce que l’on observe aujourd’hui, et l’antidote de l’intégrisme. Car on ne répond pas à une croisade par une autre croisade. C’est un travail en profondeur qu’il faut opérer. Ainsi en est-il également de l’attitude à observer vis-à-vis de la Syrie.

L’article huit de notre entente avec le Hezbollah stipule qu’il ne saurait être question d’un quelconque retour de la tutelle syrienne. Pour autant, il faudra établir des relations diplomatiques avec Damas où seront clairement évoquées la démarcation des frontières et la libération des Libanais encore détenus dans les geôles syriennes. N’en déplaise à certains, il y a des évidences : la paix ne s’instaure qu’entre des gens qui se sont fait la guerre ; les problèmes ne peuvent s’apurer que par une attitude d’ouverture et de discussion.

A ceux qui seraient tentés de croire à une sorte d’opportunisme, tant pour notre entente avec le Hezbollah que notre disposition au dialogue avec la Syrie, je répondrai que le Hezbollah représente un tiers du Liban et qu’on ne saurait envisager un quelconque avenir démocratique en niant l’existence d’autrui. Pour ce qui est de la Syrie, je n’ai cessé depuis 1988 de répéter que dès lors qu’elle évacuerait ses troupes nous établirions avec elle les meilleures relations possibles. Je me souviens, cette même année 1988, d’une rencontre avec des étudiants du Liban aux Etats-Unis. C’était l’époque où Washington conseillait de céder à la Syrie. Je disais : « Honte au monde libre de laisser un général en treillis lui dire que toute existence en dehors de la liberté est une forme de la mort ».


Publication originale Tayyar


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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1058
 
 
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