France Elections 2007
Mis à Jour le : 23 juin 2007  22:47
Todd : Le Parti Socialiste s’est suicidé en arrivant avec un programme de droite
23 juin 2007

« Ségolène Royal est arrivée en candidate de la gauche avec un discours de droite totalement dégagé du logiciel de gauche, du logiciel républicain, du logiciel socialiste, avec un vocabulaire que je percevais comme identitaire à sa manière. Son discours sur l’ordre juste et aussi sur la nation a alimenté le discours de Nicolas Sarkozy. » Emmanuel Todd

Emmanuel Todd interrogé par Nicolas Demorand sur France Inter, le 19 Juin 2007.

Demorand : Etes vous surpris par le résultat du second tour des législatives ?

Todd : Pour la séquence globale, je ne suis pas surpris. Le problème de chaque élection présidentielle, maintenant, c’est d’arriver à faire que l’on ne discute pas des sujets qui intéressent les français. C’est à dire la globalisation économique, la montée des inégalités et la compression des salaires. Le passage de ce seuil des élections est quelque chose de difficile. Il faut faire un large "truc" national pour n’aboutir à aucun résultat.

Q : 2007 n’a pas failli à la règle ?

R : C’est la même chose et d’ailleurs je pense que la gueule de bois que tout le monde éprouve, c’est qu’on a eu un long cirque d’une année, avec quatre tours d’élections et qu’on se retrouve avec ce qu’on avait au départ, c’est à dire la droite au pouvoir ayant perdu un peu de sa majorité. On pourrait dire que Sarkozy arès tout ce tintouin a fait un peu moins bien que Chirac ou que Fillon a fait un peu moins bien que Raffarin.

Q : Rien de nouveau sous le soleil, d’après vous ?

R : Si, on est plus avant. Je pense que l’on va continuer de constater que la société française est en crise, que l’on est toujours au pays des banlieues enflammées, des problèmes sociaux, de l’incertitude.

Ce qui m’a surpris, ce sont deux épisodes centraux. Comment en est-on arrivé à ce résultat. La première surprise - pour moi c’était plus qu’une surprise c’était une erreur personnelle d’analyse politique - (...) c’est la façon dont Sarkozy a réussi à capter l’électorat du Front National. J’ai le sentiment d’avoir tout à fait sous-estimé la crise des banlieues, tout à fait sous-estimé la capacité de Sarkozy candidat à se présenter devant l’électorat du Front National comme, en certain sens, pire que Le Pen.

J’ai discuté dans le midi avec des connaissances qui étaient des électeurs du Front National. Il est trés trés clair que le discours sur le Karcher, la provocation des gamins de banlieue a eu un grand rôle et il est trés trés clair que la flambée des banlieues a traumatisé le pays.

Q : Le siphonnage des voix du Front National est peut-être la trés bonne nouvelle de cette séquence électorale.

R : Ca je ne crois pas. Car en certain sens Sarkozy a fait pire que Le Pen. Il a utilisé l’appareil d’Etat, la police, dans une stratégie de provocation dans les banlieues.

Q : C’est grave comme accusation...

R : Je l’ai déjà écrit. Ce n’est pas une accusation, c’est de l’analyse politique. En fait ma crainte n’est pas simplement pour le passé, elle est dans le fait que là, on se réveille, et on va se réveiller avec les problèmes économiques et sociaux de la société française.

On va découvrir que la droite en terme de programme économique est vraiment en service minimal - comme ils le disent, à propos d’autre chose.

J’ai peur que la tentation ne soit toujours là, en fait, de répéter ce qui a réussi. C’est à dire une stratégie de désignation de bouc émissaire. En l’occurrence les gosses de banlieues ou les enfants d’immigrés. Moi je pense que c’est un mauvais précédent pour la société française, qui d’une certaien manière a été institutionnalisé à travers ce ministère, dont je ne veux pas me souvenir du nom, mais qui comporte « identité nationale ».

Je pense que cette notion d’identité nationale inscrite au coeur du paysage politique français, ce succès au premier tour d’un discours mélangeant le sécuritaire, l’identitaire, un discours extrêmement pervers sur la nation.

Q : Il y avait un discours sur la nation qu n’avait pas forcémment les relents que vous décrivez.

R : Sur la nation je n’ai pas de leçon à recevoir puisque j’ai été l’un des premiers chercheurs, qui ait dit dans des ouvrages que l’idée de dépassement de la nation était une idée absurde. Personnellement je n’ai jamais eu besoin de brailler que j’étais fier d’être français.

Ce que je dis c’est que la façon dont le concept de fierté nationale, le concept identitaire, ont été utilisé n’est pas une bonne manière.

Ca c’est une tache. On verra peut-être que l’on va en sortir, il ne faut pas dramatiser. Les gens peuvent au final faire des politiques économiques intelligentes. Si Nicolas Sarkozy s’accrochait vraiment à ce qu’il a dit sur la préférence communautaire, ça serait autre chose, mais au stade actuel je suis plutôt inquiet du passif et du péché originel.

Q : Votre analyse de la séquence pour la gauche ?

R : La gauche c’est mon autre surprise...

Q : vous vous êtes trompé sur tout !

R : Sur la gauche, non. J’ai fait des prophéties contradictoires. Dès que j’ai vu que le Parti Socialiste s’apprêtait à désigner Ségolène Royal comme candidate, je me suis fait remarquer en disant “Ségolène Royal peut faire perdre la gauche”. Et de ce point de vue là, à l’époque où tous les sondeurs d’opinion nous disaient qu’elle était la candidate la mieux placée.

Pourquoi pouvait-elle faire perdre la gauche - pourquoi l’a-t-elle fait - c’est qu’en fait elle est arrivée en candidate de la gauche avec un discours de droite totalement dégagé du logiciel de gauche, du logiciel républicain, du logiciel socialiste, avec un vocabulaire que je percevais comme identitaire à sa manière. Son discours sur l’ordre juste et aussi sur la nation a alimenté le discours de Nicolas Sarkozy.

La seule chance de la gauche, c’était de produire face à un discours identitaire de droite qui était là pour masquer les intérêts des puissants et des riches, avoir un discours de gauche sur l’économie, sur l’inégalité.

Q : Ca veut dire quoi aujourd’hui un discours de gauche ?

R : Ce qui est intéressant c’est la façon dont les hautes sphères socialistes, le Parti Socialiste, s’est littéralement suicidé en arrivant avec un programme de droite. La responsable ce n’est pas Ségolène. Les responsables ce sont les adhérents socialistes qui ont désigné Ségolène. On peut dire qu’ils ont été entretenus dans l’erreur par les sondeurs d’opinions, mais s’ils se sont enfoncés dans cette erreur c’est qu’eux mêmes avaient abandonnés leurs convictions de gauche.

Q : Quand on regarde les cartes électorales des dernières élections on constate que la sociologie du PS a évolué. On vote en ville, plutôt ches les « inclus », les gens qui peuvent s’inscrire harmonieusement dans la mondialisation. C’est ça aujourd’hui le socle du PS.

R : Ce n’est pas si simple. Ce que l’on constate sur le vote socialiste, c’est qu’il est trés instable. Quand il apparaît que les élites socialistes sont quasi-converties à un discours libéral sarkozyste...

L’un des trucs marrants quand on croyait qu’on était en apesanteur, quand il y avait toutes ces défections de socialistes allant au gouvernement Sarkozy, on rencontrait partout des gens qui disaient “je suis un sarkozyste de gauche”.

Ce qui était caractéristique de la période c’était qu’en haut de la société il y a des gens qui étaient de tradition de gauche et qui ont cessé de croire aux valeurs de la gauche et qui sont arrivés, qui ont produit des choses avec ce programme de droite. Quand vous avez ça, vous perdez l’électorat de gauche.

L’électorat de gauche, il est là, mais simplement il attend . Il y a un électorat de gauche en France, on l’a constaté. Il a suffit que Laurent Fabius arrive, parle de la TVA sociale, mette Borloo en difficulté, et le PS est remonté.

Avec un minimum de discours économique sur les questions sérieuses l’électorat de gauche est réapparu.

Q : La démocratie française est-elle en bonne santé ?

R : Tout ce que je raconte montre que l’on est dans un état épouvantable.

Q : 85% de participation à la présidentielle c’est quand même un signe.

R : Non absolument pas. L’élection présidentielle au deuxième tour a été une élection folle. Il y avait d’un coté le candidat d’une droite radicalisée qui faisait peur à une bonne partie de la gauche et de l’extrême gauche. Et de l’autre côté il y avait une candidate de gauche avec un discours de droite, mais complètement insécurisante.

Cette énorme participation, cela a été l’affrontement titanesque entre les gens qui avaient peur de Sarkozy et ceux qui avaient peur de Ségolène Royal.


Source France Inter


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