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France Elections 2007
Mis à Jour le : 24 juin 2007  17:01
Louis Chauvel : « Attention, Assemblée grisonnante »
24 juin 2007

« En 1981, l’Assemblée nationale est jeune : 38,1 % ont moins de 45 ans, contre 13,2 % en 2007. » A la fracture sociale vient aujourd’hui s’ajouter la fracture générationnelle. Le vieillissement de l’assemblée nationale vient confirmer cette tendance déjà pointée depuis longtemps par Louis Chauvel, qui écrivait en 2005 que « l’ajustement du système économique et social à la longue période de stagnation qui dure depuis trente ans s’est fait au détriment des nouveaux entrants. »

Par Louis Chauvel, Le Monde, 21 juin 2007

Les riches illustrations du trombinoscope 1983 de l’Assemblée nationale, premier de la série, sont édifiantes. Claude Bartolone (né en 1951), Serge Blisko (1950), Jacqueline Fraysse (1947), Michel Sapin (1952) et une bonne soixantaine d’autres pas-encore-quadragénaires, souriants, épanouis, l’oeil vif et la chevelure de jais de députés jeunes et heureux, élus et pour longtemps.

Même si la gauche est bien représentée, la droite de l’époque n’était pas en reste avec, par exemple, Jean-Paul Charié (1952), ex-benjamin de l’Assemblée qui n’a jamais quitté son siège depuis 1981, et qui, aujourd’hui, à 55 ans et 2 mois, n’a pas atteint l’âge médian de la nouvelle Assemblée. En 1981, une centaine d’élus ont moins de 40 ans, contre 23 aujourd’hui. Par comparaison, l’Assemblée de juin exprimera sans nul doute la maturité et l’expérience : pour la première fois, les plus de 55 ans représenteront une majorité absolue : 59 % contre 48 % en 2002.

En 1981, les biographies des jeunes hommes politiques de gauche et de droite sont variées, mais un contexte général est à souligner : une socialisation politique lors du tremblement de terre de Mai-68 et de ses répliques, dans des mouvements sociaux, syndicaux, politiques aussi divers que jeunes, du trotskisme à Occident, une accession précoce à des postes importants, souvent par la haute fonction publique : l’ENA ouvre alors au concours externe plus de 100 places par an, deux fois plus que maintenant. Alors, la nation investissait et embauchait ses jeunes les plus actifs pour leur confier de lourdes responsabilités. Une investiture en 1981 - ou bien une suppléance chanceuse -, et voilà une satellisation précoce et réussie dans la stratosphère politique. En 1981, l’Assemblée nationale est jeune : 38,1 % ont moins de 45 ans, contre 13,2 % en 2007.

En réalité, cette régression des deux tiers de la présence de jeunes députés en vingt-cinq ans ne date pas d’hier : l’essentiel du mouvement s’est opéré avant 1995. En 1983, les jeunes militants mûris poussent derrière les précurseurs, députés à 33 ans, et remplacent les vieux barons de gauche et de droite, ces derniers septuagénaires, légitimés naguère par leur jeunesse résistante. La vague des quadras du milieu des années 1980 en résulte. Si l’explosion des quinquagénaires s’est opérée à la fin du XXe siècle, ces derniers vivent aujourd’hui une involution sans précédent : les 50-54 ans, qui représentaient 27,9 % de l’Assemblée nationale de 1997, ne sont plus que 17 % aujourd’hui. Si l’on est jeune de plus en plus vieux, les jeunes quinquas contemporains n’ont qu’à prendre leur mal en patience.

En réalité, les grands gagnants sont les jeunes sexagénaires, de 60 à 64 ans, qui représentent 22,4 % de la nouvelle Assemblée, contre 13,8 en 2002 et 9,6 en 1997 : un doublement en dix ans, bien au-delà du simple effet "naturel" du vieillissement du baby-boom. A l’évidence, les réformes des retraites de la législature 2007-2012 seront un beau sujet de sociologie politique. A plus d’un titre, l’Assemblée et ses coulisses fournissent comme une caricature des caractéristiques de la société française et de ses rapports générationnels : la crispation des seniors, qui ne veulent pas songer à une succession après trente ans de carrière au plus haut niveau, et la frustration de jeunes plus si jeunes, travaillant avec abnégation et discrétion, mais sans promotion, pour un système qui ne les rétribue guère. S’ils ne sont pas contents, qu’ils s’en aillent. Un trou générationnel s’est creusé, d’autant plus préoccupant qu’il ne se réduit pas à la sphère politique, mais se rencontre aussi dans la pyramide des âges des chercheurs, des enseignants, des médecins, des journalistes, etc.

Si la parité de genre a progressé (disons que le taux de féminisation de l’Assemblée a réalisé un bond en avant, de 12,5 % à 18,5 %), le renouvellement générationnel est réduit à sa plus simple expression. Si l’égalité entre femmes et hommes est une nécessité absolue pour ouvrir un jeu politique où les têtes nouvelles sont rares, la parité de générations a régressé : les générations dominées sont encore moins présentes, et les générations dominantes ont fait le plein d’élus.

Le problème central de la société française d’aujourd’hui est la question de la transmission, du legs collectif et politique d’un système social et démocratique dont les nouvelles générations sont, de fait exclues. Il fut impossible d’aborder cette question en 2002. En 2007, alors que les baby-boomers transitent déjà vers la retraite, alors que la présidentielle a montré de part et d’autre que, au plus haut niveau de la politique, les éléphants et les caciques ne pouvaient résister à l’urgence du renouvellement, l’écrasante suprématie législative des jeunes seniors de 55 à 64 ans pose question : 48 % dans l’Assemblée de 2007, 8 points de plus qu’en 2002, 24 de plus qu’en 1981.

A l’évidence, nous connaissons aujourd’hui l’apogée d’un cycle qui ne s’est pas encore retourné. C’est là le symptôme émergent d’une difficulté plus globale de la société française, qui croîtra à mesure que l’élite politique et décisionnaire de la génération qui fit Mai 68 - et qui a pesé sur toute l’histoire politique, économique et sociale depuis trente ans - devra transmettre une partie de son pouvoir. L’effet de recul se fera entre 2012 et 2017, mais pas avant : il sera d’autant plus violent que le mouvement précédent a été long et excessif. En attendant, c’est toujours vers une chambre unicolore que nous nous acheminons tendanciellement : grise.

Louis Chauvel, sociologue, est professeur des universités à l’IEP de Paris.


Publication originale Le Monde

Sur le net : le site de Louis Chauvel



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