France Social
Mis à Jour le : 6 octobre 2007  11:55
Denis Kessler veut casser le contrat social
6 octobre 2007

L’ancien numéro deux du Medef se réjouit de la politique sociale du gouvernement. Elle va enfin, nous dit-il, défaire le modèle social né au sortir de la guerre, qui était issu du programme du Conseil National de la Résistance. Adieu 1945 ! Tel est le cri du coeur, l’appel à la revanche de M. Kessler.

Le Conseil National de la Resistance, installé par De Gaulle en 1943, était l’organe de direction politique de l’ensemble des mouvements de résistance luttant contre l’occupant. Outre la résistance armée, il rassemblait les principaux partis politiques, de la SFIO aux Démocrates Chrétiens, des Communistes à la Droite Républicaine. La CGT communiste et la CFTC chrétienne en faisaient également partie.

Le programme politique du CNR, négocié par les participants, sera appliqué par les premiers gouvernements après la libération.

Il restaure et accroit les libertés publiques, crée la sécurité sociale et les retraites, et donne à l’Etat la maitrise du crédit, de l’énergie et des infrastructures, jetant les bases du modèle social de prospérité partagée qui passera à la postérité sous le nom des « trente glorieuses », années marquées par un développement économique et une élévation du niveau de vie jamais connue jusqu’alors.

Voila donc ce qui provoque l’ire de M. Kessler.

Cette volonté commune, forgée au coeur des combats contre le fascisme et ce qui l’avait permis, de créer une société plus juste, qui donnerait à chacun, du plus humble au plus célébré, sa place entière.

Ce projet, à l’image de la résistance, rassemblait ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui venaient de St Denis et ceux qui venaient de Neuilly, dans un même espoir d’un monde meilleur.

Il s’agit d’un tabou qu’il est temps de renverser, nous dit-il. L’époque a changé, les règles ne sont plus les mêmes.

En s’affirmant tout simplement réaliste, M. Kessler fait preuve, c’est selon, de cynisme ou d’ignorance.

Cynisme, car l’exigence morale de partager les fruits de l’effort commun n’est pas moins ardente aujourd’hui qu’elle ne l’était alors. Rien ne justifie un modèle qui prétende faire de la précarité la règle pour le plus grand nombre et de l’enrichissement sans limite un droit absolu pour une petite minorité.

Ignorance, car les résistants de 1945 n’étaient pas tombés sous la coupe des communistes, comme il le prétend. Ils avaient, au contraire, appris une terrible leçon de l’histoire, au prix du sang : ce sont les sociétés faillies qui donnent naissance aux monstres qui sommeillent en l’homme.

C’est la misère qui engendre le désespoir, ce terreau des plus sinistres aventures.

Oublier cette leçon, comme il nous y invite, c’est accepter de rouvrir cette boite de pandore, de prendre le risque de les libérer encore, ces monstres que ces hommes et ces femmes qui nous ont précédé ont affrontés, et qu’ils ont voulu enfermer à jamais.

Contre Info

Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde !

Par Denis Kessler, Challenges, 4 octobre 2007

Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.

Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme...

A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !

A l’époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées - toujours qualifiées d’« historiques » - et de cristalliser dans des codes ou des statuts des positions politiques acquises.

Ce compromis, forgé aune période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc.

Cette « architecture » singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. Elle se traduit par un décrochage de notre nation par rapport à pratiquement tous ses partenaires.

Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il les « tabouise » en quelque sorte. Si bien que lorsqu’elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s’érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s’attaquent à ces institutions d’après guerre apparaissent sacrilèges.

Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse.


Publication originale Challenges

Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1316
 
 
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