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Mis à Jour le : 31 octobre 2007  16:59
Pétrole : le monde ne nous appartient plus
31 octobre 2007

Olivier Appert directeur de l’Institut Français du Pétrole, et Hervé Juvin, d’EuropGroup Management, analysent le futur de l’approvisionnement pétrolier. Si M. Appert - comme on peut s’y attendre, au vu de ses fonctions - ne croit pas à une pénurie prochaine, tous deux s’accordent pourtant sur un point : le « crédo libéral » anglo-saxon en vigueur à Bruxelles entrave l’action Européenne pour une nécessaire sécurisation de ses approvisionnements, et ne permet pas d’anticiper les mesures requises par les tensions géopolitiques et environnementales.

Les deux interventions ci-dessous ont été faites par MM. Appert et Juvin lors d’une conférence tenue en janvier 2007 sur Les nouveaux Enjeux de l’Approvisionnement Pétrolier. Ils faisaient suite à un exposé de Romain BONENFANT et Laurent KUENY, deux ingénieurs des Mines, non reproduit ici.

EXPOSÉ d’Olivier APPERT

Je suis d’accord avec l’analyse et presque toutes les conclusions qui viennent d’être présentées. Selon André Giraud « Le pétrole est une matière première qui a un fort contenu diplomatique et militaire, un contenu fiscal important et accessoirement un pouvoir calorifique. »

L’éponge et la boîte à chaussures

Les hommes politiques et les journalistes éprouvent quelque difficulté à se représenter ce qu’est au juste un gisement de pétrole. Ils conçoivent un gisement comme un lac sur lequel on pourrait faire du canoë ou comme une baignoire qui se vide progressivement. Quand je m’adresse à des non-spécialistes, je mouille une éponge avec un peu de vin, je la place dans une boîte à chaussures et je perce cette dernière de deux aiguilles à tricoter avec lesquelles j’essaie de déterminer la quantité de vin contenue dans l’éponge. Cela donne une image assez fidèle des conditions d’évaluation d’un gisement pétrolier.

Les paramètres dont on dispose pour estimer les réserves contenues dans un gisement sont la dimension physique de l’éponge, c’est-à-dire sa surface, son volume, sa porosité ; sa dimension technique, c’est-à-dire la capacité à récupérer le pétrole qui s’y trouve, en fonction de sa qualité et des technologies disponibles ; et enfin sa dimension économique, qui dépend du prix de vente du pétrole extrait. Si vous affectez chacun de ces paramètres d’une probabilité de plus ou moins 20 %, il est facile de calculer qu’il y a une incertitude d’un facteur 2 à 3 sur le montant estimé des réserves en fonction des hypothèses optimistes ou pessimistes que l’on retient. Il est donc impossible de chiffrer avec certitude le volume des réserves disponibles.

Un tournant majeur dans l’évaluation de ces réserves s’est cependant produit en 1985. Jusqu’à cette date, on découvrait plus de pétrole qu’on n’en produisait. Depuis 1985, on continue à réaliser des découvertes importantes, par exemple le gisement de Kachagan dans la mer Caspienne, mais globalement la production annuelle est désormais supérieure aux découvertes de nouveaux gisements.

En dépit de cette évolution, l’estimation des réserves mondiales reste au même niveau. Les géologues et surtout les financiers des grandes multinationales sont circonspects : quand ils annoncent une découverte, ils préfèrent la sous-estimer pour ménager à leurs actionnaires de bonnes surprises plutôt que de devoir leur présenter des réévaluations à la baisse. Au fur et à mesure de l’exploitation, on connaît de mieux en mieux la taille de l’éponge et la quantité de vin ; la boîte à chaussure devient transparente et comme on a été prudent au départ, les réserves sont généralement révisées à la hausse. En Afrique, entre 1999 et 2003, la moitié de l’augmentation des réserves provenait de nouvelles découvertes, et l’autre moitié de la réévaluation des découvertes déjà effectuées. On constate le même phénomène au niveau mondial depuis vingt ans.

Les innovations technologiques

Une autre raison pour laquelle les réserves restent stables est qu’on sait de mieux en mieux “presser l’éponge”. Sur ce point, je ne saurais souscrire aux conclusions de Romain Bonenfant et de Laurent Kueny : les nouvelles technologies peuvent fortement retarder le moment du peak oil.

Les réserves réelles sont très difficiles à appréhender. On connaît parfaitement la production cumulée de pétrole depuis l’origine, on a une estimation imparfaite des réserves découvertes, mais celles-ci ne représentent qu’une partie des ressources globales. S’y ajoutent celles qui restent encore à découvrir ainsi que la part des réserves non récupérables qui vont le devenir grâce aux nouvelles technologies. Actuellement, on sait récupérer entre 30 et 35 % du pétrole en place dans un gisement ; si l’on parvenait à en récupérer 50 %, on doublerait pratiquement le niveau des réserves.

Les défis géopolitiques des hydrocarbures

La question du peak oil est à vrai dire moins préoccupante que la distribution extrêmement inégale de la ressource pétrolière à la surface du globe. L’Arabie Saoudite détient à elle seule 25 % des réserves mondiales. L’ensemble des pays de l’OPEP possèdent 70 % de ces réserves. Or comme on sait, il ne s’agit pas de pays particulièrement stables sur le plan géopolitique. C’est là que réside le véritable risque, et non dans le fait de savoir si le volume des réserves est de 950 ou de 1 050 milliards de barils. Comme disent les Anglais, le problème majeur ne se situe pas au-dessous du sol mais au-dessus.

Le premier des défis géopolitiques posés par les hydrocarbures est la concentration du commerce du pétrole entre le Moyen-Orient et le reste du monde. En 2030, un tiers du pétrole échangé transitera par le détroit d’Ormuz, zone où les Iraniens ont testé leur missile balistique potentiellement porteur d’une tête nucléaire, il y a un peu moins d’un an...

Le second défi est l’ampleur des investissements nécessaires pour accroître la production de pétrole et même pour la maintenir à son niveau actuel. Au cours des trente dernières années, la majorité des investissements ont été réalisés dans les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Dans les trente prochaines années, l’essentiel sera réalisé dans des pays situés en dehors de l’OCDE, c’est-à-dire au Moyen-Orient, en Afrique, en Russie. Mais ces pays vont-ils consentir les investissements nécessaires ?

Le troisième défi est la perte de souplesse du marché pétrolier. À la suite des deux premiers chocs pétroliers, les pays de l’OPEP s’étaient dotés d’une surcapacité de production qui pouvait être mobilisée en cas de crise. Ce fut le cas, par exemple, lors de la guerre du Golfe en 1990, quand l’Irak et le Koweït ont cessé d’approvisionner le marché. Mais cette surcapacité diminue année après année. Alors qu’au début des années 1980 elle était de 10 Mb/j (millions de barils/jour) pour un marché mondial de 70 Mb/j, elle n’est plus aujourd’hui que de 2 ou 3 Mb/j pour un marché de 85 Mb/j.

Les réponses des acteurs

Face à ces défis, les réponses apportées par les différents acteurs sont pour le moins insuffisantes.

L’ONU (Organisation des Nations Unies) est impuissante à faire respecter les accords de Kyoto. Le principal résultat de la grande conférence de Nairobi, au mois d’octobre dernier, a consisté à fixer un nouveau rendez-vous en 2008. Or, les industriels et les gouvernements sont en train de prendre des décisions qui auront un impact pendant les cinquante années à venir.

La Chine va se doter dans les dix prochaines années d’un appareil de production d’électricité correspondant à la production de l’ensemble de l’Europe, et les centrales qu’elle va construire seront encore en activité en 2050 ou 2060. La Chine va-t-elle construire autre chose que des centrales au charbon ?

L’OPEP a retrouvé une certaine maîtrise du marché, qu’elle avait perdue pendant les années 1990 et le début des années 2000. Une conséquence de cette reprise en main est la remontée en puissance des NOC (National oil companies) par rapport aux IOC (International oil companies), qui se voient de plus en plus fermer l’accès aux domaines miniers. L’AIE a constitué quelques stocks, mais il s’agit d’une mesure one shot : une fois ces stocks consommés, que fera-t-elle ?

L’Europe paraît bien démunie en matière énergétique, comme du reste en matière diplomatique et militaire. Sa seule perspective d’action effective dans ce domaine repose à mon sens sur la capacité d’alliance entre les trois pays européens qui constituent des puissances économiques, diplomatiques et militaires : la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Malheureusement, ils sont bien éloignés sur les plans diplomatiques et énergétiques. Il faut noter toutefois que les Anglais, après avoir converti toute l’Europe au thatcherisme, sont en train de faire marche arrière. Ils viennent de prendre la décision, très surprenante pour un gouvernement libéral, de refuser à Gazprom de se porter acquéreur du distributeur de gaz Centrica. En revanche, Bruxelles en reste toujours au credo libéral d’il y a vingt ans...

Pendant ce temps, les acteurs du marché jouent sur la volatilité à court terme, qui est très forte dans le domaine pétrolier en raison du contexte géopolitique, et qui est d’autant plus attractive qu’elle concerne des volumes colossaux.

Je terminerai par une citation du cheikh Ahmed Zaki Yamani, ministre du Pétrole en Arabie Saoudite à l’époque du premier et du deuxième chocs pétroliers : « L’âge de pierre ne s’est pas terminé par manque de pierre ; l’âge du pétrole ne se terminera pas par manque de pétrole. » Sans doute cela peut-il s’appliquer au défi environnemental, dont je n’ai pas parlé par manque de temps.

EXPOSÉ d’Hervé JUVIN

(JPG) Les sujets graves dont nous parlons ce soir ne sont pas complètement nouveaux. Bien des épisodes de l’histoire du XXe siècle se sont noués sur fond de guerres du pétrole.

Que l’on pense, par exemple, à la course de l’armée allemande vers les puits de pétrole de Bakou, à l’affaire du canal de Suez ou au renversement de Mossadeg en Iran. Ce qui est nouveau, c’est la prise de conscience de la fragilité de la disponibilité de la ressource pétrolière sur laquelle reposent nos économies. Cette fragilité a plusieurs raisons.

Le monde ne nous appartient plus

La révolution industrielle n’a été possible que parce que, pendant un siècle et demi, la quasitotalité des ressources naturelles de cette planète a été confisquée à titre gratuit et de manière illimitée par un très petit nombre de pays occidentaux. Alors que le monde entier a longtemps été à notre seule disposition, nous entrons maintenant en concurrence avec de nouveaux venus. Ceux qui ont été confrontés aux files d’attente aux stations services d’Indonésie ou qui ont vu des usines chinoises s’arrêter de produire faute d’électricité comprennent sans peine ce dont il s’agit.

Une trop grande confiance dans le marché

Après le deuxième choc pétrolier, nous avons sombré dans une douce torpeur, bercés par l’illusion d’un marché parfait qui, en cas de pénurie, nous adresserait longtemps à l’avance des signaux de prix et nous permettrait ainsi de préparer le moyen et le long terme. Nous n’avons pas anticipé les investissements nécessaires, non seulement sur le plan technique mais aussi, par exemple sur le plan de la formation. Aujourd’hui, les compagnies pétrolières, les fournisseurs et les grands équipementiers manquent cruellement de compétences, dans des domaines où il faut des années pour former des experts : ceux qui sont disponibles s’embauchent à prix d’or.

La sortie du libéralisme

La confrontation entre intérêts américains et européens concernant l’Iran ou la reconstruction de l’Irak nous a fait prendre conscience que désormais, il ne suffirait pas forcément de gagner des appels d’offres pour avoir accès au marché. Il y a encore vingt ou vingt-cinq ans, les grandes compagnies multinationales, toutes occidentales, pouvaient exploiter près de 80 % des réserves mondiales. À la suite des différents mouvements de nationalisation qui ont été évoqués, les grandes multinationales sont en compétition pour obtenir des contrats d’exploitation sur le quart seulement des champs pétroliers.

L’écart me paraît se creuser de plus en plus entre une Europe dont le credo libéral politique et économique ne semble plus partagé par personne dans le monde, et les États-Unis dont l’objectif clairement affirmé est de conserver leur suprématie. Ils ont très explicitement fait savoir à l’administration chinoise qu’il était hors de question qu’elle recoure à son aviation ou à des moyens maritimes pour sécuriser ses lignes d’approvisionnement, car ce serait interprété comme une menace contre la sécurité intérieure des États-Unis.

J’interprète ces divers phénomènes comme le signe que nous sommes sortis du libéralisme économique et politique et que nous allons assister au grand retour des nations. Il est frappant que nous ayons si peu cité les grandes compagnies pétrolières ce soir : il y a encore dix ans, leurs noms seraient revenus continuellement dans les exposés. Aujourd’hui, nous constatons que lorsque Total se voit fermer tel ou tel champ pétrolier, ce sont de toute évidence les positions diplomatiques de la France ou de l’Europe qui sont en jeu.

L’Europe sur la touche ?

Les pays d’Europe sont pris en tenaille entre une prévention culturelle et politique très forte contre le nucléaire et une très grande difficulté à se mettre d’accord sur un mix énergétique qui permettrait de progresser vers une indépendance européenne. Nos approvisionneurs sont conscients de nos faiblesses, et les Russes, par exemple, exigent en contrepartie de la fourniture de gaz, de pouvoir prendre le contrôle de nos réseaux de distribution ou d’entrer dans certaines sociétés de hautes technologies. La question d’une réponse européenne coordonnée est ouvertement posée.

La sortie du libéralisme politique et économique ne signifie pas la sortie du marché. Mais cette institution obéit à des règles du jeu dont les États, d’une manière ou d’une autre, ont toujours tiré les ficelles ; or sans doute les États européens ne sont-ils plus en mesure d’écrire les règles du futur marché de l’énergie. Il est probable qu’elles émaneront désormais du tandem formé par les États-Unis et la Chine. Sans doute dans les années à venir allons-nous prendre conscience, douloureusement, qu’en tout cas dans ce domaine de l’énergie, nous sommes des nains qui conservons la prétention de géants.

Lire aussi : la communication de Romain Bonenfant et Laurent Kueny


Publication originale China-Europa Forum


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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1390
 
 
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