Mikhaïl Gorbatchev prend le contre pied des idées reçues de l’occident sur son pays. Rappelant à quel point la période Eltsine, pourtant applaudie à l’ouest, a été catastrophique, il prend parti pour Poutine en qui il voit l’homme qui a su mettre fin au chaos et a permis à la Russie de retrouver sa stature internationale.
Mikhaïl Gorbatchev répond aux questions d’Ulysse Gosset et Christian Makarian pour France 24 - extraits
Mikhaïl Gorbatchev, vous êtes un grand défenseur de l’environnement, vous avez été le père de la Glasnost, de la Perestroïka, est-ce qu’aujourd’hui votre combat principal, le combat qui vous anime c’est le combat de défense de la planète ?
Mikhaïl Gorbatchev : Les années passent, j’ai 76 ans, dans quatre mois j’aurai 77 ans, c’est un âge solide, alors je suis un homme qui a une grande expérience et je suis un interlocuteur crédible. Aujourd’hui, ma priorité, c’est l’enfant que j’ai créé, mon enfant préféré qui est Green Cross International et je dois dire que sans doute aujourd’hui l’écologie est le problème n°1.
Vous savez, maintenant, c’est un peu plus facile pour nous de travailler. Les premières années de Green Cross, on avait l’impression de se heurter à des murs, il n’y avait aucune réaction. Maintenant on a compris que ce problème concerne tout le monde. Il y a un problème avec l’eau, avec les rivières, les forêts, les glaciers qui fondent, le climat qui change, les ouragans, qui sont sévères. Il se passe quelque chose de très grave. Vous voyez, c’est toujours comme ça, jusqu’à ce que cela nous tombe dessus ! On continue à bavarder mais on ne fait rien. Alors, qu’est-ce que c’est le combat de Rio de Janeiro ?
On a élaboré une bonne stratégie de développement durable. Mais c’est une question très compliquée et il faut de la coopération. On a semé une idée et elle est restée sans suite. En fait, on disait que Rio ne valait rien. Si ça avait continué comme ça, ça aurait été vraiment dramatique, mais maintenant ce n’est plus le cas, parce que les gens n’attendent plus que la presse en parle, que les hommes politiques en parlent.
Les gens manifestent, ils commencent par protéger les jardins d’enfants de la pollution et ensuite se consacrent à la protection des forêts, les rivières, de toute la nature. C’est un changement énorme dans les esprits et c’est pour ça que nous avons créé notre organisation. (...)
Est-ce que vous pensez que les problèmes du réchauffement climatique et les conséquences que cela peut avoir peuvent entraîner des guerres comme, par exemple, la guerre de l’eau. C’est l’une des causes de votre fondation, c’est d’empêcher les conflits à cause des problèmes de l’environnement. Est-ce qu’on est menacé dans le futur par des guerres de l’environnement ou des guerres de l’eau ou ce type de conflit ?
Mikhaïl Gorbatchev : D’abord, il y a déjà plein de conflits concernant l’avenir des forêts des lacs, de la distribution de l’eau douce pour l’irrigation. Déjà sous Brejnev, je m’occupais du partage d’eau. Donc, ce n’est pas un hasard si Kofi Annan a dit que les futures guerres auront lieu non pas pour le pétrole mais pour le contrôle de l’eau douce, et tout le monde comprend que l’eau c’est le problème n°1 ! Vous savez qu’un milliard de personnes n’a pas accès à l’eau potable, elles vivent dans des conditions sanitaires difficiles et selon l’OMS, la première cause de maladie sur les 5 continents de notre planète, c’est la consommation d’une eau de mauvaise qualité.
L’exploitation des ressources naturelles est encore le coeur de la croissance économique russe. Est-ce que vous n’êtes pas inquiet ?
Mikhaïl Gorbatchev : Oui, ça a toujours été une source d’inquiétude et ça continue de m’inquiéter car la richesse donne de mauvaises habitudes aux habitants de la Russie, il y a énormément de gâchis. Pendant la perestroïka, on avait déjà commencé à se battre contre la dilapidation des ressources. Maintenant, la situation change pour le meilleur à travers la stabilisation du pays par Poutine, après le chaos de Eltsine.
Maintenant, on s’attaque à la modernisation et je crois que Poutine est sur la bonne voie parce qu’on ne peut pas maintenir le pays sous perfusion uniquement grâce au pétrole. Bien sûr, c’est intéressant de remarquer que nous avons eu de la chance avec les prix du pétrole sous Brejnev et sous Poutine mais quand la Perestroïka a démarré, j’ai commencé en 85 et en 86 avec un prix du pétrole qui est tombé à 10 ou 12 dollars le baril et je disais : « Si seulement c’était au moins 30, même pas 50, 60 ou 80... » Si cela avait été comme ça, un baril à 30 dollars, la Perestroïka aurait été protégée. (...)
Des regrets ?
Mikhaïl Gorbatchev : Oui, beaucoup de regrets !
Et s’il n’y en avait qu’un seul ?
Mikhaïl Gorbatchev : D’abord l’effondrement de l’Union soviétique ! On a été en retard avec les réformes : les gens étaient pour les réformes et en même temps ils voulaient préserver l’Union Soviétique. Presque 78% ont voté pour préserver l’URSS. C’était ma proposition, je voulais organiser le référendum et je pensais que c’était aux gens de décider, qu’on ne pouvait pas décider ça sans eux, que ce ne serait pas démocratique.
Donc, c’est le premier regret j’ai pris du retard dans la réforme du parti qui est devenu un frein à la perestroïka. Il y encore beaucoup de regrets. Vous savez, votre ancien Premier ministre Raymond Barre avec qui j’ai maintenu le contact, m’a dit un jour : « Ecoute Mikhaïl, Vladimir Poutine affronte une situation très dure. Dans des cas pareils, dans n’importe quel système, pour réussir, on ne peut tenir sans avoir recours à des mesures autoritaires » !
Mais autant que je connais Poutine, il ne va pas instaurer de régime autoritaire. Je peux dire que Poutine a ses problèmes, parfois il fait des erreurs mais il avance dans la bonne direction. Il fait des réformes, modernise. C’est vrai, il a parfois des actions autoritaires, mais après Eltsine l’armée était sur le point de se décomposer, tous les services sociaux ne fonctionnaient plus, la médecine, les écoles ne fonctionnaient plus...Qu’est-ce vous voulez qu’il fasse, qu’il suive les manuels de savoir vivre ?....
Quand Vladimir Poutine restreint les libertés d’opinion, quand il y a des emprisonnements d’opposants, on a vu le meurtre d’Anna Politkovskaïa qui n’est toujours pas résolu, vous n’êtes pas critique sur l’absence de démocratie ? Sur ces questions-là, est-ce que vous n’êtes pas inquiet pour la démocratie en Russie et certains disent même que Poutine est un nouveau dictateur, qu’est-ce que vous en dîtes ?
Mikhaïl Gorbatchev : Je ne suis pas d’accord avec cet avis. Poutine est un homme qui a une attitude très sérieuse vis-à-vis de ses obligations présidentielles. Il a sorti la Russie du chaos et maintenant le pays s’est relevé, le pays fonctionne ! Vous savez, j’ai beaucoup réfléchi sur qui critique qui, quand et pourquoi. Vous savez, pendant l’époque Eltsine, les gens pendant des mois où même des années ne touchaient pas leur salaire. Si cela s’était produit en France, cela aurait été le chaos et les Français auraient balayé le gouvernement ! Chez nous les gens étaient aussi très mécontents.
Je pense que Poutine réagit à la critique de façon sérieuse. Il m’a dit qu’il est pour la presse libre, mais une presse responsable. Je crois que c’est la bonne attitude parce que la presse, parfois fait n’importe quoi, utilise trop ses droits illimités et je crois que tout n’est pas fait avec moralité, avec responsabilité. Et sans ces règles la presse ne peut pas fonctionner normalement. Ensuite, Poutine rencontre la presse plus que quiconque, plus que moi, il parle avec les journalistes, ils lui posent des questions, n’importe quelle question, il travaille beaucoup avec la presse et c’est bien.
(...)
Si Vladimir Poutine n’est pas responsable de cette situation vis-à-vis de la presse et si, néanmoins, Anna Politkovskaïa a été assassinée, ça veut dire qu’il ne contrôle pas complètement la situation ? Quelles sont ces forces qui agissent à ce moment-là hors de l’autorité ?
Mikhaïl Gorbatchev : Je crois que c’est la responsabilité aussi bien de la société et du pouvoir, c’est ça le vrai problème. Tout le monde pense que nous avons beaucoup progressé sur la démocratie. Nous sortons seulement de la période de transition pour aller vers des institutions démocratiques enracinées. Ces questions sont souvent posées par les Américains, ils disent qu’ils veulent la même démocratie comme chez eux mais moi je suis ravi ! Mais, vous croyez que nous sommes des gens extrêmement talentueux ?
Bien sûr que nous sommes plus doués que vous, mais comment voulez que ce que vous avez fait pendant 200 ans nous le fassions en 200 jours ? Nous sortons à peine de 70 ans du système qui était totalitaire, qui réprimait toute forme de démocratie où, bien sûr, c’était le contrôle d’un parti ! Alors, attendez, soyez patients. Moi, je connais le tempérament français, il est presque aussi fort que le russe mentalement, nous nous sentons proches, on se comprend les uns les autres.
Je vous propose maintenant de voir les résultats d’un sondage consacré à l’influence dans le monde et vous allez voir que la Russie a encore une bonne place selon les résultats que nous allons regarder ensemble. Les résultats montrent que pour la majorité des sondés, la Russie devient à nouveau une puissance, une grande puissance, est-ce que c’est la fin de l’humiliation ? Est-ce qu’effectivement la Russie, aujourd’hui, redevient une grande puissance selon vous et quelle réaction ? Qu’est-ce que vous en pensez, vous êtes content, vous êtes satisfait, vous êtes fier ?
Mikhaïl Gorbatchev : Ce n’est pas une question de fierté. Le pays s’est relevé, il va en avant et cela se produit parce que les gens arrivent à résoudre leurs problèmes et sortir de la crise et, bien sûr, la conjoncture était très favorable. Je pense que c’est Dieu qui nous aide, qui aide la Russie à sortir de la crise. Il faut se souvenir qu’en Occident et en Orient, nos amis n’étaient pas très inquiets de la situation en Russie et ils applaudissaient Eltsine. On voyait, nous, que ça allait mal et l’Occident applaudissait !
Alors, je me suis demandé ce que voulait l’Occident. Est-ce que vous, le journaliste du magazine l’Express, vous allez applaudir parce que la Russie est à genoux ? Est-ce que vous êtes satisfait parce que vous pouvez écrire des articles sur la Russie ? Non ! Moi je suis très content qu’on se soit débarrassé de Eltsine, il est parti lui-même, il n’y avait que 2% de Russes qui le soutenait, autant dire presque personne.
Maintenant, la Russie s’est relevée, elle reste la Russie, elle a son expérience, sa culture, son histoire pour participer à tous les processus mondiaux et l’absence de la Russie quand elle était en crise, c’était très mauvais pour la Russie, pour l’Europe et pour le monde. Mais maintenant, la voix de la Russie est écoutée, cette voix est présente et la Russie accepte cette responsabilité. Et, peut être il y a quelqu’un qui le dit mais les élites sérieuses ne parlent pas de la renaissance d’un super empire, le super pouvoir, c’est une relique de la Guerre froide mais nous sommes quand même une grande puissance.
La Russie va être un partenaire fiable et stable mais c’est peut-être intéressant pour l’Europe de parler du chantage énergétique de la Russie... Je ne sais pas qui est l’otage de qui. Si vous cessez d’acheter chez nous, nous serons aussi dans une mauvaise situation. Ce qui est important pour nous, c’est que nous sommes des amis, des partenaires historiques. Il faut qu’on fasse du commerce ensemble et que la Russie remplisse ses obligations.
Mais vous savez, l’Occident nous critique : pourquoi nous vendons à l’Ukraine, à la Moldavie, à la Biélorussie, à la Géorgie, le gaz à moitié prix ? Le marché doit être le même pour tout le monde. On prévient nos partenaires un an à l’avance, on organise des commissions pour résoudre ces problèmes, mais les autorités suprêmes de ces pays disent : « La Russie ne peut pas augmenter les prix, nous sommes frères ». Alors pour que le marché soit égal pour tout le monde, la Russie annonce en avance à ces républiques qu’il faudra aligner les prix au niveau mondial et âpres on commence à prendre des mesures concrètes.
En ce moment là tout l’Occident s’insurge pour défendre l’Ukraine, la Biélorussie et dit : « Vous punissez ces pays ! » Je vous confirme que La Russie est un partenaire fiable, un bon partenaire qui garantie tout et donc nous pouvons toujours régler les problèmes entre nous européens. Il ne faut pas mettre la Russie dans une situation difficile. Il n’y a aucun plan machiavélique. Ou voit-on que la Russie veut devenir un super pouvoir de l’énergie ? (...)
Vous qui avez empêché la Guerre Froide, vous qui avez mis fin à la Guerre Froide et c’est pour ça que vous avez été Prix Nobel de la Paix. Est-ce qu’il y a un retour aujourd’hui ?
Mikhaïl Gorbatchev : C’est pour ça que j’observe très soigneusement ce qui se passe. Il y a beaucoup de choses qui ne me plaisent pas. La politique ne devrait pas se faire comme ça. Je ne crois pas que la politique, ce soit de la querelle permanente. S’accuser mutuellement au lieu de dialoguer, ça doit être inadmissible.
Je crois qu’aujourd’hui on peut encore inverser la tendance. D’ailleurs on a, de nouveau, des négociations avec l’Allemagne, avec la France, les Etats-Unis et j’espère que les résultats seront positifs. Ce n’est pas avec les fusées qu’on va résoudre les problèmes. Il faut constamment approfondir le dialogue.
Mais il faut agir des maintenant parce que demain il sera trop tard et la crise sera partout. Et on ne pourra pas résoudre cette crise avec des canons ou avec la guerre. Sinon, toute la terre va disparaitre et nous aussi !

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