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Mis à Jour le : 19 novembre 2007  18:35
Energie, climat : les scénarios du futur
19 novembre 2007

« Dans deux domaines centraux de notre vie économique et sociale, les effets du changement climatique et la montée du prix du pétrole, les échéances se rapprochent. L’évolution de ces deux éléments climatiques et économiques, même s’ils ont leurs rythmes propres, sera convergente. Que ces événements évolueront de façon séculaire n’implique pas qu’ils ne nous affecteront pas fortement d’ici moins d’une génération. Très rapidement, à l’échelle de l’histoire, notre monde va connaître des changements de l’ampleur de ceux qu’il a enregistrés à l’occasion de chacune des révolutions industrielles qui ont marqué les deux siècles qui nous précèdent. Avec une accélération propre à notre temps. » En 2006 les Sénateurs Laffite et Saunier ont rédigé un rapport décrivant l’ampleur et l’urgence du chantier de la reconversion énergétique. Les propositions du Grenelle de l’Environnement seront-elles à la hauteur de l’enjeu ?

LES SCÉNARIOS ENVISAGEABLES D’ICI 2030

Par Pierre LAFFITTE et Claude SAUNIER (photo), Sénat, 27 juin 2006

Chapitre extrait du rapport du Sénat : Les apports de la science et de la technologie au développement durable

On constate qu’en fonction des variables de commande du modèle énergétique mondial le poids de ces tendances lourdes pouvait s’amplifier ou se réduire - dans le domaine du prix du pétrole comme en matière de changement climatique.

Quels sont alors les scénarios envisageables d’ici 2030 ?

Compte tenu de la difficulté de l’exercice [1], il ne s’agit pas de décrire précisément un avenir prédéterminé, mais de tracer brièvement les grandes typologies de ce que pourraient être les assises et les formes du développement à un horizon lointain, mais encore perceptible, celui des années 2020-2030.

Et parmi ces futurs possibles, on peut en distinguer trois :

· la poursuite de la tendance ou la perspective du pire,

· la rétractation de l’économie mondiale,

· le dépassement de la crise par la réussite de la transition énergétique.

A. LA POURSUITE DE LA TENDANCE OU LA PERSPECTIVE DU PIRE

Quel pourrait être l’état de notre planète en 2030, si la tendance actuelle se poursuivait ?

Si les politiques nationales de promotion d’une production et d’une utilisation plus durable de l’énergie n’étaient ni renforcées, ni généralisées ?

Les tentatives du cycle de Kyoto de réinsérer la déséconomie externe menaçante que constitue la croissance des émissions de gaz à effet de serre dans les mécanismes de l’économie de marché avaient alors échoué au niveau mondial, malgré certains progrès en Europe.

En d’autres termes, le bateau continuerait sur son erre d’aggravation des effets du changement climatique et de renchérissement de la ressource pétrolière.

L’état de la planète serait alors caractérisé par une partition accentuée des économies et des sociétés et un renforcement des tensions.

1. Une partition accentuée des économies et des sociétés mondiales

C’est un constat d’évidence, les économies mondiales sont inégalitaires et fonctionnellement très segmentées. Entre elles et à l’intérieur de chacune d’elles. La mondialisation récente de l’économie ayant dans certains cas accru ces caractéristiques et dans d’autres les ayant réduites.

Il est à craindre que la poursuite de la tendance actuelle ne renforce ces traits dominants de segmentation et d’inégalité.

Face à la double contrainte que vont représenter la montée des aléas et des coûts du changement climatique et la progression des prix du pétrole, les nations, les professions et les organisations sociales ne seront pas égales.

Globalement, il est certain que la plupart des États les plus pauvres seront les plus pénalisés par les perturbations climatiques, n’y étant ni préparés par leur tissu administratif, ni par leurs infrastructures, ni par leurs capacités financières.

Dans cette approche, une première observation s’impose.

La moitié de l’humanité, qui a déjà eu du mal à suivre le cours de la mondialisation parce qu’elle était restée à l’écart du mouvement de développement qui a suivi la décolonisation, sera de plus en plus marginalisée.

Des économies, pour lesquelles le pétrole à 30 $ se vendait au litre, et qui subissent le contrecoup d’un pétrole à 60 $, ne pourront pas résister, en dépit de la rusticité de certaines d’entre elles, à l’impact d’un baril à 150 $.

De plus, ces sociétés qui subissent déjà les effets d’aléas climatiques de grande ampleur (sécheresse, modification des biotopes, inondations, typhons, etc.) sans pouvoir leur apporter de réponses vont indubitablement souffrir de l’aggravation des conséquences du changement climatique.

Mais qu’en sera-t-il des sociétés plus développées ?

Une réponse d’ensemble consiste à estimer qu’en fonction du degré de développement, ces sociétés, même si elles ne sont préparées ni à l’aggravation des effets du changement climatique, ni aux conséquences de la montée des prix du pétrole, trouveront peu à peu des réponses à ces deux contraintes, faute de l’avoir fait plus tôt.

Mais il y a peu de chances que ces adaptations s’engagent sur la base de schémas « gagnants-gagnants ».

Le changement climatique aura des coûts économiques et sociaux qui s’ajouteront à ceux générés par la hausse du prix du pétrole.

Et suivant le secteur économique, suivant la place du pétrole dans la production de valeur des branches, suivant la localisation des acteurs économiques, suivant la dotation des infrastructures des transports en commun, suivant la capacité financière des entreprises ou des particuliers à s’assurer contre les coûts du changement climatique, suivant leur revenu il y aura des gagnants et des perdants.

Par ailleurs, les capacités des États, même les plus développés, de cicatriser le tissu social seront limitées par les coûts croissants du changement climatique.

Les sociétés développées deviendront donc encore plus segmentées et plus inégalitaires qu’elles ne le sont.

2. Le renforcement des tensions

a) Sur le plan interne Cette aggravation des tensions risque d’être perceptible dans deux domaines.

Sur le plan interne, les sociétés plus inégalitaires et plus segmentées connaîtront des problèmes de cohésion sociale aggravés.

La partition sociale que l’on constate déjà entre les secteurs de l’économie qui ont pu répondre à la division internationale du travail que la mondialisation a exacerbée, et ceux qui n’ont pu y répondre, s’accentuera.

D’autre part, il est à craindre que des sociétés plus segmentées et plus inégalitaires connaissent des tensions politiques fortes.

b) A l’échelon international En matière internationale, la poursuite de la tendance aurait deux conséquences.

· D’une part, il va être difficile de maintenir la juxtaposition qui s’esquisse entre les pays qui prennent des mesures pour lutter contre l’effet de serre et ceux qui s’en désintéressent, qu’il s’agisse dans ce dernier cas des Etats-Unis ou de pays en voie de développement accéléré comme la Chine ou l’Inde.

Les distorsions de concurrence qui pourraient résulter à terme de ces différences de comportement vis-à-vis du changement climatique pourraient aboutir à des tensions en matière commerciale.

L’inertie de l’OMC dans ce domaine risque de faire voler en éclats l’organisation du commerce international. Avec de forts risques de régressions économiques.

· D’autre part, en fonction de la perception de la raréfaction progressive des ressources pétrolières et gazières, on assistera à un durcissement des stratégies d’accès à ces ressources, durcissement qui pourrait aboutir à des conflits armés.

B. LA POSSIBILITÉ D’UNE RÉTRACTATION DE L’ÉCONOMIE MONDIALE

Que l’on déplore ou non la façon dont elle s’opère, la croissance du commerce international est depuis un demi-siècle un des moteurs de l’économie mondiale.

A l’horizon 2020-2030, la question peut se poser de savoir si la raréfaction d’une énergie souple, disponible et bon marché, jointe au coût croissant des catastrophes, donc des assurances, ne va pas aboutir à une rétractation de l’économie mondiale.

Il existe beaucoup d’incertitudes sur ce point, mais deux interrogations majeures doivent être mentionnées. Elles concernent principalement le rôle et la configuration du transport et le bouclage économique et financier de l’économie mondiale.

1. Le rôle et la configuration du transport

C’est toute la chaîne du transport du commerce international qui sera affectée par l’augmentation du prix du pétrole : aérien, maritime, routier.

Le renchérissement du transport international direct, de port à port ou d’aéroport à aéroport sera naturellement affecté par la hausse du prix du pétrole.

Mais il ne le sera qu’en proportion du rapport entre la valeur des objets transportés et le prix de ce transport. Si le pourcentage de ce prix est marginal dans la valeur des objets, il est peu probable que la hausse du prix joue un rôle limitatif. On a cité, dans la première partie de ce rapport, l’exemple d’un produit textile dont le prix de transport international est de l’ordre de 2 centimes d’euro.

Un doublement du prix du pétrole ne remettrait pas en cause les flux commerciaux qui se sont établis, dans ce secteur, entre la Chine et le reste du monde.

Il ne remettrait en cause non plus le transport aérien de disques de microélectronique et encore moins le transfert de données informatiques entre les filiales mondiales d’une entreprise.

A l’opposé d’autres secteurs, comme les produits intéressant le tourisme, l’agriculture ou la pêche, seront beaucoup plus affectés.

Mais plus que les transports internationaux, ce seront les transports dérivés qui pourraient souffrir d’un accroissement des prix du pétrole. Et ceci dans deux domaines :

-  les transports routiers, à chacun des bouts de la chaîne logistique du commerce international,

-  les transports multiples permettant de profiter des différences mondiales ou continentales des coûts de facteurs de production dont une illustration a déjà été donnée : celle des crevettes pêchées en Mer du Nord pour être décortiquées au Maroc et revendues sur le marché européen.

Dans ces deux derniers cas, ce sont les mécanismes de base d’une économie mondiale fondée sur la souplesse, les différences de coût de facteurs de production et le fonctionnement en flux tendus qui seront atteints.

2. Le bouclage économique et financier du système

Quelles pourraient être les conséquences économiques et financières d’un pétrole à 150 $ le baril ou plus sur les équilibres généraux de l’économie mondiale ?

Le ressaut d’un pétrole à 30 $ le baril à un pétrole à 150 $ le baril se traduit - à structures de consommation d’énergie égales - par un pourcentage de prélèvement sur les PIB des pays consommateurs de 2 points.

Soit, pour un PIB mondial de l’ordre de 40 000 milliards de dollars en 2030, une altération de la demande des pays consommateurs de 800 milliards de $.

Or, la contrepartie de cette altération est l’augmentation des avoirs des pays exportateurs de pétrole.

Cela revient à revisiter le problème du recyclage des pétrodollars des années soixante-dix avec une ampleur plus forte. Et, compte tenu de la taille démographique relativement modeste des pays exportateurs, on peut conjecturer que la demande économique de ces pays ne pourra compenser la diminution de la demande des pays importateurs. C’est du moins ce que l’on a observé après les deux chocs pétroliers qui ont abouti à un ralentissement de l’économie mondiale jusqu’au contrechoc pétrolier du milieu des années quatre-vingt.

Il y a donc, à l’horizon 2030, un risque important de rétractation de l’économie mondiale.

C. LA RÉUSSITE DE LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Les données qui précèdent sont claires.

Le modèle énergétique introduit par la seconde révolution industrielle du début du siècle dernier n’est pas pérenne.

A l’horizon de moins d’une génération, son extension actuelle est porteuse de menaces sur la croissance économique, de troubles de la cohésion sociale et d’aggravation des tensions internationales. Elle contribue, en outre, à accélérer le changement climatique alors même que l’ombre portée du stock de gaz à effet de serre aura des effets beaucoup plus lourds que ceux que nous commençons à subir, probablement supérieurs à celui des effets d’un pétrole à 150 $ le baril.

Faire évoluer le modèle énergétique mondial est indispensable et urgent.

C’est l’enjeu de la transition énergétique, dont le but est de nous préparer aujourd’hui aux changements qui interviendront d’ici moins d’une génération.

Faut-il vraiment s’y préparer ?

D’aucuns pensent que les adaptations se feront progressivement sur la base du renchérissement du prix de l’énergie et de l’introduction spontanée des avancées scientifiques et technologiques. Et qu’il n’est donc pas nécessaire de mettre à mal les assises de nos économies pour répondre à des événements auxquels nous saurons nous adapter.

Cette façon d’envisager les choses ne prend pas la mesure de l’ampleur du changement nécessaire. Faire évoluer nos modes de production et nos usages de l’énergie dans un délai de dix à vingt ans est techniquement et économiquement difficile. Ceci ne peut être fait qu’avec le soutien massif de l’opinion publique et au prix d’une volonté politique ferme, contenue et audacieuse.

Car il faudra surmonter trois catégories d’inertie :

· En premier lieu, l’inertie de la vitesse acquise.

Aussi bien en matière de transports que d’usages résidentiels de l’énergie, les équipements publics et privés ne sont pas préparés à la transition énergétique. Qu’il s’agisse de l’état du parc immobilier destiné aux services et à l’habitation, du parc de véhicules individuels ou de fret, des types d’implantations urbaines, d’infrastructures de transports, l’ensemble de l’équipement de notre territoire est, malgré quelques adaptations, plus calé sur le modèle énergétique actuel que sur celui de la transition à venir. Adapter ces équipements à la nouvelle donne prendra du temps.

· Ensuite, l’inertie de l’avancée des progrès scientifiques et technologiques

On l’a vu avec la filière électronucléaire, changer de modèle énergétique prend vingt à trente ans. De même, mettre en place la moitié d’un réseau de train à grande vitesse a exigé vingt-cinq ans. Encore doit-on ajouter, dans ces deux cas, qu’il s’agissait d’efforts menés de façon centralisée par la puissance publique et qu’il a été facile d’imposer aux usagers, et non d’un changement plus diffus impliquant une modification des pratiques sociales.

· Enfin, l’inertie des mentalités

Adapter les gestes de notre vie quotidienne à un usage plus mesuré de l’énergie requiert du temps. Et quoique cette évolution puisse être accélérée par la hausse du prix de cette énergie, cette adaptation ne se fera pas sui generis mais exigera du temps et de l’action publique, qu’il s’agisse d’éducation, d’information ou d’incitation.

La préparation de la transition énergétique ne peut donc pas s’improviser. Mais ce qui est sûr, c’est qu’avant 2020 les pays qui se seront impliqués de façon consciente et suivie dans cette démarche - qui excède de beaucoup les mesures actuellement prises - seront socialement et économiquement gagnants.

CONCLUSION

En définitive, les scénarios énergétiques envisageables à l’horizon 2020-2030 font apparaître :

1. que la poursuite de la confrontation d’une offre limitée et d’une demande en forte croissance aboutira à un choc pétrolier portant le prix du pétrole à 150 $ le baril, et peut-être au-delà, d’ici moins d’une génération,

2. que tout essai de pérennisation du modèle énergétique actuel aura pour résultat une rétractation de l’activité économique mondiale, une diminution de la cohésion sociale des Etats et une aggravation des tensions internationales,

3. qu’il faut dépasser cette crise qui s’annonce en préparant la transition énergétique qui s’imposera à nous de façon d’autant plus dure que nous aurons tardé à l’anticiper,

4. que, compte tenu de l’ampleur des inerties à surmonter, il faut la préparer dès maintenant,

5. que ce chantier est de la responsabilité politique.


Le texte reproduit ici n’est qu’un court extrait du rapport de MM. Saunier et Laffite, qui étudie de façon très détaillée les problèmes du climat, de l’énergie et de la substitution des énergies fossiles. Les lecteurs pressés pourront consulter la synthèse (pdf) de ce document.


Publication originale Sénat

[1] Il suffit, pour mesurer cette difficulté, de se rapporter aux travaux des prospectivistes et des futurologues publiés dans les années soixante-dix sur le monde de l’an 2000


Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1444
 
 
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