L’acidité des océans a augmenté de 30% à cause des émissions de dioxyde carbone qui sont pour partie absorbées par les mers. A terme, la croissance des coraux, mais aussi de tous les organismes marins pourvus de coquilles, de carapaces ou d’arrêtes pourrait être perturbée.
Par Les Blumenthal, McClatchy, 16 décembre 2007
Dans l’océan Pacifique, à 700 miles au large de Seattle, une bouée de l’« Ocean Station Papa » surveille une nouvelle catastrophe écologique naissante.
Il ne s’agit pas de l’élévation du niveau des mers due à la fonte des glaciers ou l’élévation de la température qui perturbe le climat mondial, mais de l’acidification progressive des océans au fur et à mesure qu’ils absorbent le dioxyde de carbone et les gaz à effet de serre.
Pour certains scientifiques, il pourrait s’agir d’un changement irréversible, qui met en danger toutes les créatures marines, des plus petits phytoplanctons et zooplanctons jusqu’aux baleines, des calamars aux saumons et aux crabes, coraux, huîtres et coques.
Les océans sont d’ores et déjà 30% plus acides qu’ils ne l’étaient au début de la révolution industrielle, et ils absorbent 22 tonnes de dioxyde de carbone chaque jour. A la fin du siècle, l’acidification pourrait être une fois et demie plus élevée.
« Tout indique des conséquences dramatiques, » déclare Richard Feely, océanographe à la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). « Il y a des indications montrant que l’écosystème dans son ensemble pourrait être affecté au fil du temps. »
A l’origine, les scientifiques pensaient que les océans pourraient apporter une solution à l’augmentation des gaz à effets de serre, car ils absorbent près d’un tiers du dioxyde de carbone émis dans le monde entier. Mais ils savent désormais que la chimie des océans a été modifiée, et les impacts éventuels semblent de plus en plus cauchemardesque au fur et à mesure que la recherche progresse.
« Cela ressemble à une voie à sens unique, et c’est alarmant, » déclare Steven Emerson, un professeur d’océanographie à l’Université de Washington. « Le Ph des océans pourrait baisser de façon définitive. »
Emerson a dirigé l’équipe scientifique qui a construit la bouée d’observation océanique de la « Station Ocean Papa . » D’un diamètre de trois mètres, elle est équipée d’un ensemble de capteurs qui mesurent entre autres la quantité de dioxyde de carbone absorbée par le Pacifique Nord et le Ph, le niveau d’acidité, de l’océan. Ancrée par 1600 mètres de fond, la bouée retransmet ses informations aux scientifiques via un satellite. De tous les océans, le Pacifique Nord pourrait être le plus vulnérable à l’acidification.
La circulation des courants marins profonds autour du monde passe par le Pacifique Nord, où les eaux remontent à la surface avant de replonger vers les abysses et de poursuivre leur trajet. Lorsque le courant arrive dans cette région, il s’est acidifié avec le carbone, résultant de la décomposition des matériaux organiques, accumulé durant un voyage qui dure un millier d’année, qui prend son origine dans l’Atlantique nord et passe par l’Océan Indien.
Lorsque ce courant remonte en surface dans le Pacifique Nord, l’eau absorbe alors plus de dioxyde de carbone en provenance de l’atmosphère. L’eau froide a une capacité d’absorption plus importante que quand elle est chaude.
« L’eau la plus ancienne est dans le Pacifique, la plus récente en Atlantique, » explique M. Feely. « Il y a 10% de carbone en plus dans le Pacifique que dans l’Atlantique. »
Cette eau devenue plus acide a déjà été détectée par 200 ou 300 mètres de fond au large du plateau continental des Etats de Washington, de l’Oregon et de l’Alaska.
« L’inquiétude réside dans l’effet que cette eau produira sur les pêcheries du plateau continental, » précise Feely.
L’augmentation de l’acidité peut affaiblir les carapaces des crabes, des huîtres, des coques, et des organismes microscopiques comme le krill et les ptéropodes. Elle empêche également la calcification, le processus par lequel ces animaux reconstruisent leurs coquilles. Sans coquilles, la plupart de ces animaux mourraient.
Le Krill et les ptéropodes sont une source d’alimentation majeure pour les jeunes saumons, les harengs, le lieu, la morue, le maquereau ainsi que d’autres espèces de poissons.
« Lorsque l’on commence à perturber le plus bas niveau de la chaîne alimentaire cela peut avoir des effets dramatiques à l’autre extrémité, » avertit M. Feely.
Les calamars sont également sensibles à une acidité accrue qui affecte leur circulation sanguine et leur respiration. Les colonies de coraux, y compris celles des mers tropicales et celles des zones profondes du Nord Pacifique, pourraient disparaître.
M. Feely indique que de 500 millions à 1 milliard de personnes dépendent de la mer pour leur survie. Un déclin marqué des populations de poissons affecterait leur existence.
L’acidification finira aussi par atteindre les eaux des estuaires, affectant les huîtres et les coquillages.
La Commission du Sénat pour le Commerce et le la Chambre des Représentants ont récemment proposé une loi qui devrait créer un vaste programme de recherche et de surveillance sur l’acidification. Les premières auditions des résultats pourraient avoir lieu l’année prochaine.
« C’est un phénomène peu connu, assez mal compris, mais il est clair que nos océans en souffrent, » déclare M. Cantwell.
Le Center for Biodiversity, un groupe écologiste de San Francisco, a suggéré aux dix états qui bordent le Pacifique de déclarer leurs eaux côtières « dégradées » par l’acidification, ce qui les autoriserait à prendre des mesures réglementant les émissions de carbone.
« Si les scientifiques sont sur le terrain, ce n’est pas le cas des politiques, » juge Mioko Sakashita, l’avocat du groupe.
Si une réduction dans les émissions de gaz à effet de serre et de dioxyde de carbone pourrait réduire ou inverser le processus de réchauffement climatique, disent les scientifiques, il faudrait sans doute des milliers d’années ou plus pour diminuer l’acidité de l’océan.
« En termes pratiques, il s’agit d’un phénomène permanent, » juge M. Emerson. « Pour la température ce n’est pas le cas, mais pour l’acidification de l’océan les échelles de temps sont longues. »

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