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Mis à Jour le : 8 février 2008  17:35
Krugman : une longue crise
8 février 2008

Ca va durer longtemps ? Jusqu’à mi-2010, juge Krugman, se fondant sur l’exemple des deux dernières récessions US de 1990 et de 2001. Peu convaincu par l’efficacité du « stimulus » - le paquet fiscal version Bush, il plaide pour une relance par l’investissement public et les dépenses d’aide sociale. Voilà des conseils, certes destinés à ses lecteurs, mais qu’il convient sans doute de garder en tête. Peut-être en aurons-nous besoin sans tarder nous aussi.

Par Paul Krugman, New York Times, 8 février 2008

Les nouvelles en provenance de l’économie cette semaine ont été plutôt sinistres. L’effondrement du crédit s’aggrave, et le très surveillé indicateur de tendance de l’activité des services - qui constitue la plus grande part de l’économie - a chuté en pente raide. Il n’est toujours pas certain que nous soyons en récession, mais cette probabilité augmente [1] .

Et si le passé peut nous servir de guide, ces problèmes persisteront longtemps. Disons jusqu’à la mi-2010.

Les problèmes auxquels fait face l’économie américaine sont semblables à ceux qui avaient provoqué les deux dernières récessions. Mais cette fois-ci, ils sont combinés.

D’un côté, l’éclatement de la bulle immobilière joue le même rôle que celui tenu par l’éclatement de la bulle Internet en 2001. De l’autre, la crise des subprimes provoque un « crédit crunch » rappellant celui intervenu après la crise des Caisses d’Epargnes à la fin des années 1980, qui avait entraîné la récession de 1990.

Vous pouvez avoir entendu dire que ces récessions ont été courtes. Et il est vrai, qu’officiellement ces deux dernières récessions ont pris fin après seulement 8 mois.

Mais les dates de fin officielles [2] sont profondément trompeuses, tout au moins en ce qui concerne les conséquences que chacun ressent. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le gouvernement Bush, dans ses efforts (de plus en plus vains ) pour vanter ses performances économiques, met toujours en avant le nombre d’emplois créés depuis 2003. C’est seulement alors - deux ans et demi après le début de la récession - que l’économie US a commencé a montrer des signes de reprise.

Il s’est passé la même chose dix ans plus tôt. La récession débutée en 1990 s’est officiellement terminée en mars 1991, mais la reprise sans création d’emploi qui a suivi a donné aux américains le sentiment que l’économie allait au plus mal jusqu’à l’élection de 1992.

Dans la mesure où les problèmes actuels de l’économie américaine ressemblent à une combinaison de 1990 et 2001, le profil de cet épisode sera probablement semblable à celui de ces précédents : même si la récession est officiellement de courte durée, les temps resteront difficiles jusqu’à ce que la nouvelle équipe gouvernementale prenne ses fonctions.

A quel point cette épreuve sera sévère ? La caractèristique de double-bulle des problèmes sous jacents - une bulle du crédit et une bulle immobilière réunies - suggère qu’elle pourrait bien être pire que les crises de 1990 et 2001.

De très respectables économistes émettent de sombres avertissements. On a beaucoup parlé ces jours-ci d’une étude publiée par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff [3], qui compare les USA ces dernières années avec d’autres pays développés ayant subi des crises financières. Ils montrent que la situation des USA ressemble à celle des « cinq grandes crises, » une liste incluant par exemple la crise suédoise de 1991, qui avait provoqué une augmentation du taux de chômage de 2% à 9% en deux ans.

Peut-être aurons nous de la chance. Peut-être cela n’arrivera-t-il pas. Mais que pourrions nous faire pour limiter les dommages subis ?

Depuis septembre, la réserve fédérale a réduit sa cible de taux d’intérêt cinq fois, et tout le monde s’attend à ce qu’elle poursuive cette baisse. Les taux avaient été aussi considérablement baissés lors des deux dernières crises, mais elles durèrent tout de même plusieurs années.

Le Congrès et le gouvernement Bush sont parvenus à un accord sur un paquet de mesure de stimulus, entouré d’un fort battage médiatique. Mais ce paquet, bien que ce soit probablement mieux que rien, ne produira vraisemblablement aucun effet notable. En partie à cause de des efforts qu’ont déployés le gouvernement et les Sénateurs Républicains pour bloquer les mesures, telles l’augmentation de la durée des allocations chômage et de la distribution des tickets d’alimentations [4] , qui sont vraisemblablement plus efficaces.

En janvier, la Maison Blanche aura un nouvel occupant. Si la crise perdure, ce qui est vraisemblable, cela permettra d’envisager d’autres mesures, plus efficaces.

En particulier, il serait bienvenu de réfléchir à la possibilité d’aller au-delà des baisses et des crédits d’impôts, et de stimuler l’économie par des investissements publics, si nécessaires, par exemple pour restaurer les infrastructures du pays, très dégradées.

L’accusation habituelle contre les relances économiques par le biais des dépenses publiques, c’est que cela prend trop longtemps pour être mis en œuvre, que cela démarre alors que la récession est déjà terminée. Mais s’il apparaît que cette récession dure, ce qui semble vraisemblable, ce n’est pas un problème.

Nous n’aurons aucune politique innovante de soutien à l’économie si le prochain président ne présente pas deux dispositions majeures.

Tout d’abord, il ou elle devra se défaire des œillères idéologiques qui rendent ce gouvernement et ses alliés si férocement opposés à l’idée que le gouvernement puisse faire autre chose que de baisser les impôts.

Deuxièmement, il ou elle devra être compétent et intéressé par la politique économique. Les présidents n’ont pas besoin d’être eux-mêmes leur économiste en chef, mais ils doivent en savoir suffisamment pour déterminer parmi les suggestions qui leurs sont faites laquelle est la bonne.

Aurons nous un président de cette sorte ? A suivre...


Publication originale New York Times, traduction Contre Info.

[1] Une récession économique est une diminution du niveau de la production. De façon plus formelle, on définit une récession par une diminution constatée du PIB pendant deux trimestres consécutifs.

[2] Aux USA, le National Bureau of Economic Research détermine officiellement les dates de début et de fin des périodes de récession.

[3] Reinhart & Rogoff. Is the 2007 U.S. Sub-Prime Financial Crisis So Different ? An International Historical Comparison (pdf)

[4] Aux USA les familles défavorisées reçoivent des subsides sous la forme de coupons ou de carte de paiement utilisables en règlement de l’alimentation ou des médicaments. En 2004, ce programme concernait 10 millions de foyers, soit 24 millions de personnes. Voir : Food and Nutrition Service



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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1670
 
 
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