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Guerre et Paix
Mis à Jour le : 14 février 2008  16:57
Tom Engelhardt : De Guernica à Arab Jabour : la banalisation de la guerre aérienne (I/II)
14 février 2008

En janvier dernier, l’US Air Force larguait 50 tonnes de bombes sur Arab Jabour, dans la banlieue de Bagdad. 50 tonnes, c’est la quantité de bombes qui avaient écrasé Guernica, nous rappelle Tom Engelhardt, qui dénonce la banalisation de l’usage de l’arme aérienne sur les zones civiles. Cette tactique barbare est en train de se généraliser, dans l’indifférence générale, contre les insurrections irakienne et afghane.

Par Tom Engelhardt, Tom Dispatch, 29 janvier 2008

Un article de Ned Parker et de Saif Rasheed paru dans le Los Angeles Times du 21 Janvier, débute par le récit d’un attentat suicide inter-ethnique durant un rassemblement à Fallujah où furent tués des membres du « Conseil du Réveil d’Anbar » pro-américain. (« Répondant à la question pourquoi un membre de sa tribu Albu Issa en assassinerait un autre, Aftan, un témoin, fit le rapprochement avec les tueries dans les lycées aux États-Unis »). 26 paragraphes plus tard, l’article se finissait ainsi :

« Les militaires américains déclarent dans un communiqué qu’ils ont largué 10 tonnes de bombes sur les terres agricoles d’Arab Jabour dans le sud de Bagdad. Les frappes ciblaient des explosifs artisanaux enterrés et des caches d’armes. »

« Ces 10 derniers jours, les militaires ont largué pas loin de 50 tonnes d’explosifs dans cette zone, considérée auparavant comme un point passage vers Bagdad pour les militants sunnites. »

Et voici le paragraphe 22 d’un article qui en compte 34 dans le NY Times du 22 Janvier, rédigé par Stephen Farrel :

La menace posée par les explosifs artisanaux enterrés était notoire avant l’opération [d’Arab Jabour]. Afin d’assainir la zone, les militaires ont largué près de 50 tonnes de bombes afin de détruire caches d’armes et EEI (engins explosifs improvisés).

Farrel débute son article en rapportant la mort d’un soldat américain à Arab Jabour lorsqu’un EEI détruisit un MRAP, un nouveau véhicule « résistant aux mines et protégé contre les embuscades » sur lesquels comptent les militaires américains pour réduire les pertes causées par les bombes placées au bord des routes en Irak.

Notez que les deux articles commencent par des informations au sujet d’explosions - dans un cas, un attentat suicide tuant plusieurs irakiens, dans l’autre une bombe dissimulée qui tue un soldat américain et en blesse plusieurs autres.

Mais l’information la plus importante, celle des bombardements de ces derniers jours, celle des 50 tonnes d’explosifs que les avions américains ont largué sur une petite zone au sud de Bagdad, est simplement annoncée sans autre commentaire à la toute fin de l’article du LA Times, et expédiée en une seule phrase dans le NY Times .

Aucun article n’est revenu - pour autant que je le sache - sur le sujet, alors que c’est indubitablement l’utilisation la plus massive de frappes aériennes en Irak depuis l’invasion de l’administration Bush en 2003 et qu’il s’agit manifestement un sérieux changement de la stratégie militaire américaine dans ce pays. Malgré quelques dépêches routinières, personne dans les médias de masse n’a pris la peine de couvrir l’événement convenablement.

Pour ceux qui connaissent un peu l’histoire de l’arme aérienne, qui est au coeur de la stratégie guerrière américaine depuis la Seconde Guerre Mondiale, ce chiffre de 50 tonnes aurait dû leur mettre la puce à l’oreille.

Le 27 avril 1937, en pleine Guerre Civile en Espagne (un prélude à la Seconde Guerre), les avions allemands de la Légion Condor attaquèrent la ville historique de Guernica, au pays basque. Les premières vagues pilonnèrent le village, les suivantes l’incendièrent. C’était jour de marché et il y avait dans la ville, qui a été largement détruite dans cette tempête de feu, entre 7 000 et 10 000 personnes, dont des réfugiés.

Plus de 1600 personnes seraient mortes ce jour là (certaines estimations sont inférieures à ce chiffre). Les allemands auraient largué alors environ 50 tonnes de bombes dans la ville.

Durant les soixante-dix ans séparant ces deux chiffres de « 50 tonnes, » c’est une sombre page d’histoire de notre temps qui s’est écrite.

Arab Jabour, la communauté agricole sunnite située à environ 7 kilomètres de la capitale irakienne, qui a été la cible de ce dernière bombardement de 50 tonnes d’explosifs, était encore récemment largement en dehors des limites d’opérations des troupes américaines et alliées. Les militaires américains désignent systématiquement tout insurgé sunnite résistant comme appartenant à Al Qaeda, et dans une telle situation, il est difficile de dire exactement qui occupait cette zone.

A Guernica, comme à Arab Jabour 71 ans plus tard, aucun reporter n’était présent lorsque les bombes tombèrent. Dans le cas espagnol, pourtant, 4 reporters présents dans la ville proche de Bilbao, dont George Steer du Times de Londres, se rendirent rapidement sur le lieu des destructions. Le premier article de Steer pour le Times (également publié dans le New York Times) titrait « la Tragédie de Guernica » et qualifiait l’assaut de « sans précédent dans l’histoire militaire ». (Évidemment, une telle annonce ne saurait être faite dans le cas d’Arab Jabour aujourd’hui.) Steer insistait dans son article sur le fait que c’était une attaque sur la population civile, essentiellement un bombardement destiné à répandre la terreur.

La barbarie évidente de cet événement, le premier bombardement de population civile largement médiatisé, provoqua l’horreur de la communauté internationale. C’était sans précédent pour l’ensemble de la planète. Il inspira sans doute la peinture la plus connue du siècle dernier, le Guernica de Picasso, ainsi que d’innombrables romans, pièces de théâtre, poèmes, et autres oeuvres d’art. Ian Patterson écrit dans son livre Guernica and Total War

« Bien des attaques depuis lors, notamment celles que nous nous sommes habitués à voir en Irak et au Moyen-Orient ces dernières années, ont été d’une telle échelle que le destin de Guernica nous parait presque insignifiant en comparaison. Cependant il est pratiquement impossible de surestimer l’outrage que cela a causé en 1937... Des témoignages du bombardement ont été largement publié dans la presse américaine et ont provoqué une véritable colère et indignation dans la plupart des communautés... »

Les deux derniers paragraphes cités ci-dessus de l’article de Parker et de Rasheed du LA Times en disent long sur les 71 années écoulées, qui ont vu se dérouler le bombardement allemand de Rotterdam et l’attaque éclair sur Londres et sur d’autres villes britanniques ; le bombardement japonais de Shanghai et sur d’autres villes chinoises ; les bombardements incendiaires sur des villes allemandes et chinoises ; la destruction nucléaire américaine d’Hiroshima et de Nagazaki ; la Guerre Froide et sa « Destruction Mutuelle Assurée » ( ndt : en anglais MAD : fou) pour laquelle les deux super-puissances menacèrent d’utiliser l’arme ultime pour vitrifier la planète ; la campagne de bombardement américaine, considérable pendant plusieurs années contre la Corée du Nord et plus tard sur le Nord et le Sud Vietnam, le Laos et le Cambodge ; les victoires aériennes américaines de la première Guerre du Golf et en Afghanistan (2001) ; et l’assaut « Shock and Awe » aux missiles Air-Sol et Mer-Sol de l’administration Bush sur Bagdad en mars 2003, qui, alors qu’il devait « décapiter » le régime de Saddam Hussein, ne tua pas un seul membre du gouvernement irakien ni aucune figure du parti Baas, mais seulement des civils irakiens. Lors de ces sept décennies, les pertes humaines et les dommages causés par la guerre, au sol ou dans les airs, ont été subies de plus en plus par les populations civiles, alors que les États-Unis sont devenus dépendant de l’Air Force pour imposer sa volonté dans la guerre.

Aujourd’hui, en regard de cette histoire, « 50 tonnes » de bombes sont un chiffre relativement modeste. Pendant l’invasion d’Irak en 2003, une seule escadrille de l’USS Kitty Hawk, un porte-avion positionné dans le Golf Persique, faisait ce genre de dégât en moins d’une journée et c’était, comme la semaine dernière encore, une performance que les militaires était fiers de communiquer sans craindre l’indignation internationale ou que l’idée de « barbarie » puisse venir à l’esprit :

« Entre mercredi matin et jeudi après-midi, l’escadrille a accompli 69 missions de frappes sur Bassora, sur et autour de Bagdad, mobilisant 27 F/A-18 Hornets et 12 Tomcats. Ils ont largué près de 50 tonnes de bombes, déclarait le lieutenant Brook DeWalt, officier des relations publiques du Kitty Hawk. »

Pour ce qu’on en sait, il n’y avait aucun journaliste irakien ou occidental, à Arab Jabour quand les bombes tombèrent, et l’Irak étant ce qu’il est, aucun journaliste américain ne s’y précipita, en personne ou via un téléphone satellite, pour aller vérifier les dommages.

En Irak et en Afghanistan, lorsqu’elle parvient aux médias de masse, une explosion n’est en général significative que si c’est une attaque par bombe artisanale ou une attaque suicide quelconque. Les médias sont intéressés par ces bombes qui peuvent être produite pour environ “le prix d’une pizza” (comme certaines EEI le sont), ou si les véhicules les transportant sont des voitures ou simplement des corps humains diaboliquement harnachés. Mais lorsqu’elles tombent du ciel, même 50 tonnes de bombes n’ont tout simplement aucune importance.

Cela provient en partie du succès du Pentagone à créer un langage anesthésiant et déresponsabilisé pour formuler la guerre aérienne. « Dommages Collatéraux » remplace la mort de civils, même si en règle général dans une guerre moderne, le dommage collatéral devrait être considéré comme étant celui des soldats tués, et non pas le pourcentage toujours grossissant des pertes civiles. Et la mort, évidemment, est administrée « précisément » par des armes « guidées et de précision ». Tout cela donne à la guerre aérienne l’apparence d’une guerre propre, voire innocente. Le Colonel Terry Ferrel, par exemple, décrivit à la conférence de presse de Bagdad les attaques aériennes sur Arab Jabour d’une manière tout-à-fait détachée :

« Le but de ces attaques était de préparer le champs de bataille et d’éliminer les menaces notoires avant que les troupes au sol l’investissent. Notre but était de neutraliser tous les avantages dont l’ennemi aurait pu bénéficier grâce à l’utilisation d’EEI et d’autres armes. »

Des témoignages, dont la crédibilité est souvent difficile à établir, ont malgré tout filtré hors de la région, indiquant qu’il y avait des pertes civiles, possiblement en nombre significatif ; que des ponts et des routes étaient “coupés” et sans aucun doute endommagés ; que les fermes et les terres étaient endommagées ou détruites. Selon Hamza Hendawi d’Associated Press, il semblerait que les troupes irakiennes et américaines avançaient à travers les « citronneraies calcinées » d’Arab Jabour, déjà sérieusement détruite par des années de combats,

Mais comment n’y aurait il pas de pertes civiles et des dégâts matériels ?

Après tout, l’explication officielle pour cette mini-version de la campagne « shock and Awe » dans une petite région agricole est que les troupes américaines et les forces alliées irakiennes avaient été absentes de cette zone durant un temps, et que le bombardement était supposé détruire les infrastructures locales, en frappant les bombes artisanales et les caches d’armes ou les pièges laissés dans les structures existantes. Comme le précise la phrase « éliminer la menace notoire avant que les troupes au sol n’avancent » , c’était une tentative pour minimiser les pertes parmi les troupes américaines (et les alliés irakiens) en délivrant une énorme puissance de feu pour faire face à une situation où les informations sur place étaient au mieux éparses. Avec un tel scénario, les civils seront toujours victimes.

Mais c’est pourtant vers quoi semble se diriger la stratégie américaine en Irak.

Deuxième partie


Publication originale Tom Dispatch, traduction NS pour Contre Info.

Illustration : Asia Times



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