Les institutions internationales se sont données pour cible 450 ppm de CO2 dans l’atmosphère. Cette limite n’est pas acceptable, avertit James Hansen, responsable du Goddard Institute à la Nasa. Avec les 380 ppm déjà atteints, la terre sur-réagit, prenant en défaut toutes les prévisions. Si Hansen a raison, les délais dont nous croyions disposer n’existent pas. C’est sans attendre que les émissions doivent décroître, si nous voulons garder une chance d’éviter les désastres annoncés.
Par Bill Mckibben, Washington Post, 28 décembre 2008
Le mois de décembre 2007 pourrait être marqué d’une pierre blanche dans ces deux dernières décennies de lutte contre le réchauffement climatique. Al Gore s’est vu décerner le Nobel à Stockholm, les négociations internationales ont enregistré des progrès à Bali, et le Congrès américain a envisagé de limiter les normes de consommation des automobiles.
Pourtant l’évènement le plus important est peut-être resté ignoré. Il s’est déroulé lors d’une réunion d’universitaires à San Francisco. Un scientifique de la Nasa, James Hansen, y a établi une limite très simple, clairement énoncée, et pour autant saisissante : 350 parties par million d’oxyde de carbone dans l’atmosphère. Tel est le chiffre à même de rendre datés et dépourvus de sens les débats de Washington et de Bali. Cette valeur pourrait définir notre futur.
Pour comprendre de quoi il s’agit il est nécessaire de fournir quelques explications.
Il y a de cela vingt ans, Hansen a soulevé ce problème devant le Congrès en témoignant du fait que la planète se réchauffait et que l’homme en était la cause. A cette époque, on ne pouvait que s’interroger sur l’ampleur d’un réchauffement qui nous mettrait véritablement en danger. Avant la révolution industrielle, la concentration de carbone dans l’atmosphère était de l’ordre de 275 parties par million. Scientifiques et politiques s’interrogeaient pour savoir ce qui adviendrait si ce chiffre était multiplié par 2. Les 550 ppm apparaissaient alors comme une ligne rouge approximative, à la valeur symbolique. Politiques et économistes se sont demandés si nous pouvions rester en dessous de cette limite. La réponse était alors que ce n’était pas simple, mais faisable.
Durant les cinq dernières années, les scientifiques ont commencé à se préoccuper de ce que la planète réagisse plus rapidement que prévu à l’élévation de température observée, qui restait relativement limitée. La fonte rapide de la plupart des glaciers, par exemple, a convaincu que la limite des 450 ppm définissait une cible plus prudente. C’est celle que l’Union Européenne et de nombreuses grandes organisations environnementales ont retenue ces dernières années. Les modèles économiques ont montré qu’elle était toujours atteignable, quoique les chances de la respecter diminuent avec chaque nouvelle centrale électrique au charbon.
Mais les données ont continué à se dégrader. Les nouvelles venant de l’Arctique cet automne, indiquant que la glace fond à un rythme que les modèles n’avaient pas prévu, et celles qui montrent que les glaciers du Groenland se mettent en mouvement vers la mer montrent que même cette cible de 450 ppm semble trop élevée. Interrogeons nous. Nous sommes déjà à 383 ppm et cela déstabilise déjà la planète de façon substantielle. Quelles en sont les implications ?
Pour M. Hansen cela signifie que nous sommes allés trop loin. « Les preuves montrent que nos objectifs sont trop hauts. La limite acceptable pour le CO2 dans l’atmosphère ne dépasse pas 350 ppm, » précise-t-il. M. Hansen produit quantité d’archives de données paléoclimatiques pour soutenir ses thèses ( ainsi que de nombreux scientifiques qui ont présenté leurs travaux à la conférence de American Geophysical Union qui s’est tenue à San Francisco ce mois-ci). La dernière fois que la terre s’est réchauffée de deux ou trois degrés - ce que les 450 ppm impliqueraient - le niveau des mers s’est élevé de dizaines de mètres. Si cela devait se reproduire, les fondements de la civilisation en seraient ébranlés.
Et nous avons déjà dépassé les 350 ppm. Cela signifie-t-il que nous sommes condamnés ? Pas encore. Pas plus que si votre docteur vous informe que votre taux de cholestérol est trop élevé, tout est fini. De la même façon que votre sang se purifierait chaque année si vous abandonniez le régime gras, la terre se débarrasse naturellement de son CO2 chaque année. Nous devons simplement cesser d’en ajouter et au fil du temps, la quantité se réduira, peut-être suffisamment vite pour pouvoir éviter les dommages les plus graves.
Mais, derrière ce « simplement, » se dissimulent les plus grandes difficultés au plan économique et politique auxquelles nous ayons eu à faire face : nous sevrer du charbon, du gaz et du pétrole. La différence entre 550 ppm et 350 ppm tient dans le fait que ce sevrage doit avoir lieu tout de suite et partout. Il ne s’agit plus de différer. Les mesures modérées proposées à Bali, déjà jugées bien trop contraignantes par le gouvernement Bush, sont loin du compte. M. Hansen appelle à une interdiction immédiate des nouvelles centrales électriques à charbon qui ne captureraient pas le carbone, ainsi qu’à l’arrêt progressif des anciennes centrales et à une taxe carbone suffisamment élevée pour s’assurer que les sables et les schistes bitumineux restent prisonniers du sol. Pour reprendre l’analogie médicale, il ne s’agit pas d’utiliser des médicaments faisant baisser le cholestérol, mais au contraire d’un changement drastique dans chaque aspect de la vie quotidienne.
C’est peut-être trop ambitieux. La question de l’équité entre les nations, à elle seule, pourrait déjà être insoluble. Les chinois ne vont pas cesser de brûler du charbon si ne nous leur donnons pas d’autres moyens de sortir de leur pauvreté. Et nous avons peut-être attendu trop longtemps.
Mais au final, nous devrons atteindre le bon chiffre. Trois cent cinquante. C’est désormais celui que chacun doit garder en tête.
Lire aussi :
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Sur le Web :
La page du professeur Hansen sur le site de l’Université de Columbia

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