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International Irak
Mis à Jour le : 17 avril 2008  14:35
Juan Cole : les guerres d’Irak
17 avril 2008

Vue de Washington, la question irakienne se réduit souvent à celle du succès ou de l’échec du « surge » à Bagdad. Juan Cole rappelle que le pays est le théâtre de trois conflits, loins d’être résolus, qui opposent d’une part Kurdes et Arabes, d’autre part Sunnites et Chiites, et enfin Chiites nationalistes contre Chiites pro-iraniens.

Juan Cole, Boston Globe, 13 avril 2008

Durant les auditions menées sur l’Irak par le Congrès la semaine dernière, on a entendu parler de progrès, de calendrier de retrait, du nombre des soldats blessés ou tués, mais une question a été largement ignorée : Quelle superficie de l’Irak les troupes américaines peuvent-elles vraiment espérer contrôler ?

Les responsables américains et les médias ont tendance à mettre l’accent sur l’insurrection à Bagdad et dans ses environs, mais la capitale de représente seulement qu’une petite partie de l’ensemble du problème irakien. Lorsque les États-Unis ont renversé le régime de Saddam Hussein en 2003, ils ont déclenché une série de luttes de pouvoir à travers tout le pays.

Aujourd’hui, l’Irak est plongé dans trois guerres civiles différentes, et les troupes américaines ne sont intervenues de manière significative que dans une seule d’entre elles. Ces trois conflits ont provoqué la majeure partie des violences dans le pays, et sont couverts de façon très complète dans la presse irakienne, que je lis de près.

Le prochain président héritera de ces conflits irakiens en cours tout comme des conflits régionaux et d’une question épineuse : l’Amérique peut-elle y faire face et si oui, comment ? Parmi toutes les opinions qui sont exprimées concernant la guerre en Irak, ce sont ces conflits que les candidats - et le pays - doivent réellement examiner.

Bassora

Les informations les plus importantes de ces deux dernières semaines sont celles en provenance de Bassora, où le gouvernement central irakien a mené une importante opération militaire contre les partisans du dignitaire religieux Moqtada Sadr. Cette campagne soudaine a surpris bon nombre d’observateurs, bien que cela n’aurait pas du être le cas : avant même les derniers combats, Bassora était déjà le théâtre d’une lutte armée pour le pouvoir opposant Moqtada Sadr et deux autres partis chiites fondamentalistes.

Bassora, qui jouxte l’Iran, est une ville cruciale pour l’économie de l’Irak. Non seulement elle produit 80% du pétrole, mais la plupart des importations et des exportations du pays transitent par cette province et son port situé sur le Golfe Persique. La région est en grande partie chiite, et ses élus aux conseils provinciaux sont divisés presque également entre les fondamentalistes du Parti de la Vertu Islamique et les fondamentalistes du Conseil Suprême de l’Irak, dirigé par le mollah pro-Iranien Abdul Aziz al-Hakim. Les deux organisations ont leurs propres milices. Tout comme Moqtada Sadr, le chef religieux nationaliste qui vit à Najaf mais jouit d’une popularité et d’une influence croissante, surtout chez les déshérités.

Les différentes factions se sont livrées des guerres répétées, pour tenter de contrôler la contrebande de l’essence et du kérosène, qui procure plusieurs milliards de dollars de revenus par an. Cette situation d’anarchie est encore aggravée par la présence des mafias tribales nées dans les clans que Saddam Hussein avait déplacés de la région des marais, et qui sont également en concurrence pour la contrebande de pétrole et le racket.

Il n’y a qu’environ 500 soldats américains dans la région de Bassora. La Grande Bretagne, qui a la responsabilité de cette zone, y déploie seulement 4 700 soldats, qui sont stationnés à l’aéroport.

Le 24 mars, le Premier ministre Nouri al-Maliki s’est rendu à Bassora pour superviser une offensive militaire visant à désarmer la milice de Moqtada Sadr, l’Armée du Mahdi. Les chasseurs-bombardiers américains ont fourni un appui aérien tactique aux forces gouvernementales irakiennes, et quelques éléments des forces spéciales ont participé aux combats, mais les miliciens de l’Armée du Mahdi Mais ont contre attaqué avec succès à coup de lance-roquettes antichars et par un feu intensif de ses tireurs d’élite, arrêtant net la 14e division irakienne dans sa progression. Parmi les fonctionnaires et les troupes gouvernementales, un millier au moins, voire plusieurs milliers, ont déserté leurs postes. Certains d’entre eux, ainsi que des membres de la police locale, ont rejoint l’Armée du Mahdi.

Le gouvernement central de Bagdad a besoin pour pouvoir fonctionner des recettes provenant du pétrole de Bassora et des exportations. S’il ne parvient pas à rétablir la sécurité, sa survie pourrait être mise en danger.

Kurdistan Irakien

Les Kurdes du nord de l’Iraq ont depuis toujours résisté au gouvernement de Bagdad. Musulmans sunnites pour la plupart, ils parlent une langue indo-européenne qui partage des racines linguistique avec l’anglais. Ils ressentent une plus grande affinité avec les Kurdes de l’Iran, de la Syrie et de la Turquie voisines qu’avec le gouvernement irakien. Ils ont été impitoyablement opprimés par Saddam Hussein, et après la première guerre du Golfe, les États-Unis ont établi une zone d’exclusion aérienne pour les protéger. Les Kurdes irakiens ont créé leur propre gouvernement autonome, le Gouvernement Régional du Kurdistan.

Les dirigeants kurdes veulent annexer la province de Kirkuk, riche en pétrole, qui jouxte la région qu’ils contrôlent. Un Kurdistan irakien qui engloberait les champs pétrolifères de Kirkouk pourrait gagner un statut de puissance régionale. Cela mettrait en danger non seulement le gouvernement irakien, mais aussi ses voisins - en particulier la Turquie, qui abrite également une minorité kurde rétive.

Préoccupés par la montée en puissance du Kurdistan, les responsables turcs ont averti qu’ils entreraient en guerre plutôt que de laisser le gouvernement kurde se saisir de Kirkouk. Par ailleurs, Kirkouk est une province à la population mélangée, habitée par de nombreux Arabes et des Turkmènes, qui sont violemment opposés à l’annexion de la ville par les Kurdes. En outre, la zone kurde en Irak offre un refuge pour la guérilla du Parti des Travailleurs Kurdes (PKK), qui avait mené une terrible campagne de terrorisme dans l’est de la Turquie dans les années 1980 et 1990, contrée par une réaction tout aussi brutale de l’armée turque. Au cours des sept derniers mois, la situation à la frontière avec la Turquie s’est dégradée : les guérilleros du PKK se sont infiltrés en Turquie à partir de l’Irak et ont tué des dizaines de soldats turcs. La Turquie a riposté par des bombardements sur les villages frontaliers en Irak, où la guérilla a ses repaires, et elle a également franchi la frontière irakienne pour attaquer le PKK en Irak.

Le problème de Kirkouk et la présence du PKK font de la région nord de l’Irak un dangereux baril de poudre. Les États-Unis se retrouvent pris entre leurs deux alliés, les Kurdes qui ont résisté à Saddam et les Turcs qui sont leurs plus proches alliés dans le monde musulman. Il n’y a que très peu de troupes américaines à l’extrême nord de l’Irak, ce qui limite leur capacité d’intervention.

Le scénario le plus favorable serait celui où les Kurdes abandonneraient leurs objectifs expansionnistes. Le pire, celui d’un conflit opposant les Kurdes aux autres irakiens, surgissant au même moment qu’une invasion de la Turquie, ce qui déstabiliserait l’ensemble de la Méditerranée orientale.

Bagdad

Quand les Américains se représentent la guerre en Irak, ils pensent le plus souvent à la lutte pour le contrôle de la capitale. C’est là où la majorité des troupes américaines sont stationnées. Bagdad est traversée par les lignes d’affrontement culturels et religieux divisant le pays : c’est là où se rencontrent le sud chiite et les régions à majorité sunnite de l’ouest et du centre.

Le pouvoir de Saddam Hussein était basé à Bagdad et il en avait fait un centre du nationalisme arabe, en tirant parti de sa réputation d’ancien pivot de la civilisation islamique. Aujourd’hui, celui qui contrôle la capitale peut espérer contrôler l’ensemble du pays.

Après la chute de Saddam, l’ancienne élite sunnite arabe, surreprésentée dans les rangs du Parti Baas, a été évincée du gouvernement et a perdu ses emplois et ses positions dans l’armée. La majorité chiite, traditionnellement défavorisée, a gagné le contrôle du gouvernement lors des élections, ce qui s’avère crucial dans la mesure où c’est le gouvernement qui est le premier employeur à Bagdad. L’actuel gouvernement irakien et une bonne partie de la ville est donc dirigé par les chiites, au bénéfice des chiites.

Les groupes sunnites, maintenant défavorisés, mènent une insurrection armée contre le gouvernement et les troupes américaines qui le soutiennent. Ils sont également engagés dans une guerre souterraine avec l’Armée du Mahdi et la Brigade Badr, les deux milices chiites les plus puissantes qui dominent actuellement la capitale.

En 2006, les arabes sunnites ont perpétré un attentat contre la mosquée de Samarra, qui est un important sanctuaire chiite, déclenchant une guerre civile confessionnelle à Bagdad et dans les provinces environnantes qui a fait plus de 2500 victimes par mois. Ce bain de sang a motivé l’envoi de renforts, le surge, décidé en 2007 par les USA.

En 2006, les chiites étaient en train de gagner la guerre civile. Sous le couvert du surge, pendant lequel les États-Unis ont commencé à désarmer les insurgés arabes sunnites, laissant leurs quartiers sans défense, les milices chiites se sont déchaînées chaque nuit en se livrant à un nettoyage ethnique contre les sunnites. Lorsque les États-Unis ont pris Bagdad en 2003, la ville était à peu près également partagée entre les sunnites les chiites. En janvier 2007, Bagdad était chiite à 65%. L’été 2007, cette proportion a atteint 75%. Des centaines de milliers d’arabes sunnites ont fui vers la Syrie.

À l’heure actuelle, Bagdad est devenue une ville très majoritairement chiite, ce qui représente une défaite humiliante pour le nationalisme arabe sunnite. Cela crée une situation extrêmement instable : les sunnites irakiens n’accepteront sûrement pas cette défaite. Ils ont de riches bailleurs de fonds et nombre d’entre eux ont une expérience militaire. Lorsque les réfugiés sunnites seront à court d’argent et reviendrons de Syrie - ou en seront expulsés par la Syrie pour laquelle ils deviennent un fardeau financier insupportable - la capitale très instable pourrait voir renaître la guerre civile, menaçant du même coup la stabilité précaire que l’Irak a réussi à instaurer.

Juan Cole enseigne l’histoire à l’université du Michigan. Il a publié récemment « L’Egypte de Napoléon : L’invasion du Moyen-Orient »


Publication originale Boston Globe, traduction Contre Info


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