Martin Wolf, en bon économiste libéral tempéré, vit dans le meilleur des mondes. Le pétrole augmente ? Parfait. Le marché nous envoie des signes, dit-il, et le marché a toujours raison. Que faut-il faire ? Sans surprise la réponse tient en trois points, toujours les mêmes notons-le quelque soit la question posée : plus de marché, pas d’intervention des états et plus d’investissement. Partant d’un constat à priori peu contestable, la rareté provoque la hausse des cours, et d’une conséquence inévitable, la demande devra fléchir et s’adapter, il s’arrête en chemin et évite les questions qui fâchent.
Quid de la pénurie prévisible et des tensions induites ? Que deviendront les pays pauvres, déjà victimes de la crise alimentaire, avec un baril à 200 dollars ? Dans les pays développés, comment les dizaines de millions d’habitants des grandes banlieues pourront-ils supporter une ponction risquant de devenir intolérable sur leur pouvoir d’achat ? Quels en seront les effets sur la consommation et l’économie ? Quel futur pour la mondialisation des échanges, tant vantée par les libéraux, qui fait voyager les moindres marchandises sur des milliers de kilomètres ? On n’en finirait pas d’égrener les problèmes auxquels nous aurons à faire face, et pour lesquels on ne saurait de toute évidence se contenter d’invoquer le libre jeu des forces du marché.
Mais in fine, la grande question est toute autre. Car si les scientifiques du GIEC ont vu juste, ce pétrole, quel qu’en soit le cours, devrait rester où il est, prisonnier du sous-sol. C’est là qu’est le vrai défi, et les mécanismes de l’offre et de la demande qui maximisent les bénéfices retirés de la rente pétrolière et redistribuent la richesse vers les producteurs ne nous serons d’aucun secours, bien au contraire.
Ils auront pour effet de ponctionner les ressources nécessaires aux investissements et aux programmes colossaux de reconversion énergétiques, au moment même où nous en aurions le plus besoin.
Les signes envoyés par le marché
Par Martin Wolf, Financial Times, 14 mai 2008
Le pétrole bientôt à 200 dollars le baril : tel est l’avertissement qu’a lancé Goldman Sachs la semaine dernière. Son prix, exprimé en dollars constants, a déjà atteint le plus haut niveau jamais enregistré (cf graphique). A 200 dollars, le cours serait plus du double que lors des précédents chocs pétroliers. Mais même dans ce cas, ce serait une erreur de se concentrer seulement sur les mouvements à court terme des prix. Les vraies questions concernent le long terme.
Voici trois faits concernant le pétrole : c’est une ressource limitée, il est indispensable au système de transport mondial, et si les économies émergentes atteignent le niveau de consommation des Européens, la demande mondiale augmentera de 150%. Ce qui se passe aujourd’hui est un avertissement avant-coureur de cette dure réalité. Il peut-être tentant de blâmer les spéculateurs et la malignité des grandes compagnies pétrolières pour les hausses récentes. Mais la réalité est différente.
La demande de pétrole augmente régulièrement, tout comme les parcs automobiles du monde entier. Il y a aujourd’hui 250 millions de véhicules aux États-Unis alors qu’en Chine ils ne sont que 37 millions. On peut facilement imaginer ce qu’il adviendra de la flotte de véhicules chinoise. Les autres pays émergents suivront également l’exemple de la Chine.
Dans le même temps, les réserves de capacité de production des membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole se situent actuellement à des niveaux exceptionnellement bas, tandis que la production hors OPEP a également constamment déçu les attentes. (Voir tableau.)
Il semble de plus en plus difficile d’augmenter la production des 1,4 millions de barils/jour qui seraient nécessaires pour satisfaire la demande. Cela représenterait l’équivalent d’une Arabie Saoudite supplémentaire tous les sept ans. Selon l’Agence Internationale de l’Energie, près des deux tiers des capacités supplémentaires nécessaires au cours des huit prochaines années seront mobilisées uniquement pour compenser la baisse de la production des champs existants. Cela rend la tâche encore plus difficile qu’il n’y paraît au premier abord. Comme le rappelle le FMI dans la dernière livraison de ses Perspectives pour l’Economie Mondiale, le fait qu’un pic de production soit atteint plus rapidement, grâce à l’emploi de technologies plus efficaces, signifie également que le déclin à venir de la production sera plus prononcé.
Il ne s’agit pas de prétendre que la spéculation n’a joué aucun rôle dans les hausses récentes. Mais il est difficile lui attribuer une grande part de responsabilité. Il est vrai que les prix en dollars ont fortement augmenté, mais c’est en partie du à la baisse du dollar (voir tableau). Comme je l’ai expliqué précédemment, si la spéculation avait porté les cours au dessus de leur niveau acceptable, on pouvait s’attendre à voir les stocks s’accumuler rapidement, l’offre dépassant la consommation. Or il n’existe pas de preuve d’une telle augmentation des stocks, comme le notent Goldman Sachs et le FMI.
De même, il n’est pas vrai que les investissements nécessaires pour accroître les limites de la capacité de production aient été trop tardifs. Le rapport du FMI indique que les investissements des sociétés pétrolières internationales et d’état ont plus que doublé entre 2000 et 2006. Pour autant, les véritables investissements n’ont qu’à peine augmenté, en raison d’une pénurie mondiale d’appareils de forage et des services de main-d’œuvre qualifiée. Dans ce contexte, il semble beaucoup plus probable que la spéculation a joué un rôle de stabilisation plutôt que de déstabilisation. En d’autres termes, elle a modifié le prix dans la bonne direction : celle qui permet de réduire la demande.

La hausse des prix y parviendra-t-elle ? Certainement. La demande doit être en adéquation avec l’offre pour une simple raison : nous ne pouvons pas brûler un pétrole qui n’existe pas.
Les chocs pétroliers des années 1970 ont été suivis par de grandes chutes de la demande et de la production (voir graphique). Cela s’explique en partie à cause de la récession et en partie en raison de l’amélioration de l’efficacité énergétique. Ces deux forces devraient agir à nouveau cette fois-ci, mais dans une bien moindre mesure. Le ralentissement de l’économie américaine est en effet susceptible d’être important. Un ralentissement se produira également en Europe occidentale et au Japon, de même que dans le monde émergent. Mais cette région du monde devrait malgré tout connaître une croissance rapide. Globalement, l’économie mondiale - et donc la demande mondiale de pétrole - est susceptible de continuer à se développer à un rythme raisonnablement rapide. De même, l’amélioration de l’efficacité énergétique due au choix de véhicules plus efficaces, notamment en Amérique du Nord où ce marché est encore peu développé, sera compensée par la marée montante de la demande de transport automobile dans des pays émergents à forte croissance.
Dans l’ensemble, il est fort peu probable que la demande globale de pétrole s’effondre, comme cela avait été le cas lors des deux chocs pétroliers précédents. Il est également peu probable que l’on assiste à un afflux massif de nouveaux approvisionnements de pétrole dans un proche avenir. Cela ne signifie pas que les prix restent aussi élevés qu’ils le sont aujourd’hui durant un laps de temps indéfini : une telle stabilité est improbable. Mais cela signifie que nous devons nous attendre à une période prolongée de prix relativement élevés, et ceci même si la théorie du « pic pétrolier » se révélait fausse.
Quelles mesures faudrait-il prendre, face à ces réalités ? Voici une liste fort simple de chose à faire et à ne pas faire.
Tout d’abord, ne pas jeter le blâme ou accuser de complot les spéculateurs, les compagnies pétrolières ou même l’OPEP. Ce ne sont que les messagers. Et leur message est celui-ci : il y a des changements fondamentaux dans l’offre et la demande. Si les spéculateurs poussent les prix à la hausse, ils concourent aux mécanismes d’ajustement. Même si l’OPEP restreint son niveau de production, il préserve ainsi une ressource précieuse pour l’avenir.
Deuxièmement, il convient de ne pas reprocher aux pays émergents leur consommation croissante. Les citoyens des pays riches devront s’adapter à la hausse du prix des ressources provoquée par la montée des pays émergents. La seule alternative serait de tenter de détruire leurs attentes. Ce serait une erreur et un crime.
En troisième lieu, il faut comprendre que ces niveaux de prix vont maintenant jouer un grand rôle au plan macro-économique. A raison de 100 dollars le baril la valeur annuelle de la production mondiale de pétrole serait proche de 3000 milliards de dollars. Ce qui représente 5% de l’ensemble de la production annuelle mondiale. Les années 1979 à 1982 ont été la seule période où ce niveau avait été dépassé.
Quatrièmement, il faut s’adapter à des prix élevés, car ils jouent un rôle important en encourageant une utilisation plus efficace de cette ressource limitée et modèrent les effets du changement climatique. Le choc que nous vivons à l’heure actuelle offre une opportunité unique de relever les minima de prix, en imposant des taxes sur le pétrole, les combustibles fossiles ou les émissions de carbone.
Cinquièmement, on doit tenter de parvenir à un accord global sur les marchés de l’énergie, basé sur un principe fondamental qui est que les producteurs soient autorisés à vendre leur pétrole au plus offrant. En d’autres termes, le marché mondial du pétrole doit rester ouvert. Personne ne devrait utiliser la force militaire pour se garantir une position privilégiée.
Enfin, il faut investir sérieusement dans la recherche fondamentale sur les technologies de substitution. L’autosuffisance énergétique est un objectif inatteignable. Mais l’investissement pour le futur de l’après pétrole doit être effectué.
Nous ne vivons plus désormais dans une période où les ressources sont abondantes. Il est possible que d’énormes variations de l’offre et la demande parviennent à inverser cette situation, comme ce fut le cas dans les années 1980 et 1990. Nous pouvons certainement espérer connaître cette heureuse issue. Mais l’espoir n’est pas une politique.
Le grand événement de notre époque est ce processus d’industrialisation qui concerne des milliards de personnes. La hausse des prix de la ressource est la réponse du marché face à cette transformation. Le marché nous indique que nous devons utiliser de façon plus judicieuse les ressources qui ont désormais plus de valeur. Le marché a raison.

Economie
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