Les processus de la mondialisation, en arrachant des dizaines de millions de paysans à la terre pour les rassembler dans des mégalopoles faites de bidonvilles, ont créé de gigantesques espaces de non droit où prospèrent gangs et mafias de la drogue. Colombie, Brésil, Mexique, sont confrontés à une violence meurtrière endémique, sur laquelle règnent les barons de la drogue et les trafiquants. Mais leur pouvoir ne s’arrête pas à la porte des barrios et des favellas. Corruption, intimidation, liquidations, leur ont permis de gangrener l’état, qui devient une coquille vide à leur service. L’expert militaire William S. Lind décrit le cas du Mexique, qu’il assimile à nouvelle forme imprévue de la G4G, la guerre de quatrième génération.
Par William S. Lind , Spacewar, 5 juin 2008
Alors même que les États-Unis fixent leur attention sur les deux guerres de quatrième génération (G4G) qui se déroulent au bout du monde, en Irak et en Afghanistan, un autre conflit du même type vient frapper à notre porte. La spirale mortelle où s’enfonce l’État mexicain semble s’accélérer.
A titre d’illustration de ce processus, citons le Cleveland Plain Dealer qui rapportait récemment que « Sept agents fédéraux Mexicains à la recherche d’une cache d’armes ont été tués mardi au cours d’une fusillade avec des hommes armés dans l’État de Sinaloa. Les agents ont essuyé des tirs lorsqu’ils s’apprêtaient à fouiller une maison située à Culiacan, la capitale de l’état. Quatre autres agents ont été blessés. Un homme armé a été tué au cours de l’affrontement, qui intervient au moment où une vague de violences liées à la drogue submerge le Mexique. »
Le fait que sept agents du gouvernement aient été tués et quatre autres blessés, tandis que seulement un combattant « G4G » soit mort, suggère que le raid était connu par avance. Au Mexique, les forces de sécurité ont été si bien infiltrées par des bandes criminelles de toutes sortes que le gouvernement perd ses possibilités d’agir. Il peut vouloir réaffirmer l’autorité de l’État, mais ne dispose d’aucun moyen pour ce faire qui soit indemne de corruption.
Il s’agit là d’un modèle de G4G qui est susceptible d’être beaucoup plus fréquent que celle que nous sommes en train de mener en Irak et en Afghanistan, où l’état a disparu, en dépit de nos efforts frénétiques pour redonner vie à son cadavre avec les « gouvernements » Maliki et Karzaï. La plupart des entités se livrant à la G4G, contrairement à Al-Qaida, n’ont pas besoin de renverser l’État. Elles ont juste besoin de le rendre impuissant à interférer avec leurs activités, comme l’a fait le Hezbollah au Liban.
Cet objectif est généralement mieux atteint en subvertissant tranquillement de l’intérieur les organes vitaux de l’état. Il peut s’agir des forces de sécurité, qui généralement ne sont pas difficiles à pénétrer ; des dirigeants politiques, qui peuvent être achetés, intimidés ou les deux, et enfin d’une partie des médias. Les trafiquants de drogue Mexicains ont prouvé leur efficacité à éliminer les dirigeants politiques locaux et les personnalités médiatiques qui se sont opposés à eux. Les autres secteurs de la société ont bien compris le message.
Le résultat, ce n’est pas la disparition de l’État, mais sa perte de substance. Pour le monde extérieur, il reste un État, doté de tous les attributs souverains d’un État. Mais à l’intérieur, il devient une sorte de « Village Potemkine », une scène sur laquelle on donne des représentations comme par exemple des « élections », pendant que les entités G4G s’occupent des choses sérieuses. Souvent, ce genre d’organisation contrôle une grande partie de l’économie du pays, sur laquelle l’État n’ose plus intervenir, en admettant qu’il le puisse encore.
J’ai déjà souligné que pour la plupart de ces entités G4G, il peut s’avérer bien plus intéressant d’agir depuis la coquille vide de l’état plutôt que de vouloir le remplacer. Un « État Potemkine » protège les organisations de G4G contre toute attaque extérieure. Les États-Unis ne peuvent pas s’en prendre aux trafiquants de drogue au Mexique, sauf de manière clandestine, car cela violerait la souveraineté du Mexique.
Le gouvernement Mexicain infiltré veillera à ce que toute « coopération » avec les États-Unis pour la lutte contre la drogue n’aille pas au-delà des apparences administratives. Tout le monde est gagnant en maintenant cette fiction d’un état : la bandes G4G, l’économie mexicaine, les comptes bancaires des hommes politiques mexicains et le gouvernement des États-Unis, qui peut prétendre « mener la guerre contre la drogue ».
Notre fixation sur un seul type de menace G4G, celle de l’islam, située dans une partie géographiquement éloignée du monde, laisse notre porte grande ouverte. Comme un aviateur qui ne vérifierait pas ses arrières, nous nous sommes mis nous-mêmes en situation d’être « descendus ». Pour reprendre la célèbre image du général Patton, nous nous sommes agrippés par le nez et avons présenté notre arrière-train à notre adversaire. Toute personne ayant le malheur de vivre sur la frontière sud ou à proximité, ou bien qui a une responsabilité dans le domaine de la sécurité, attestera que c’est douloureux.
Tout ceci, et bien plus encore, représente le prix à payer pour nos deux « Expéditions à Syracuse », nos vaines croisades pour contraindre à la « démocratie » - le Meilleur des Mondes - en Irak et en Afghanistan, qui font écho aux désastreuses expéditions athéniennes pour conquérir Syracuse en 415 avant JC.
L’Amérique a désespérément besoin de dirigeants qui pour le moins tenteraient de se reconnecter avec la réalité, notamment avec le fait que la frontière américano-mexicaine n’existe plus aujourd’hui. Ceux qui insistent pour rester la tête dans les nuages finiront au sol en lambeaux, abattus en flammes.
(William S. Lind est un expert militaire inventeur du concept de Guerre de Quatrième Génération.)

Guerre et Paix
La victoire des forces asymétriques, par William Lind





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