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International Afrique
Mis à Jour le : 12 juin 2008  14:35
Jan Egeland : Journal du changement climatique au Sahel
12 juin 2008

« Ce voyage m’a convaincu qu’il y a un lien très clair entre la lutte pour l’obtention des ressources due au climat et les conflits. » Le conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies nous livre son journal de voyage au Sahel.

IRIN, Agence de presse de l’ONU

4ème journée : Niamey

« Le Niger, un des pays du monde qui souffrent le plus de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire, se trouve également confronté à des difficultés environnementales parmi les plus graves qu’on puisse imaginer. Ses ressources en eau s’amenuisent, sa croissance démographique est spectaculaire, et ses éleveurs et ses agriculteurs se disputent l’exploitation de ses rares terres fertiles ».

« Nous venons encore de passer une journée très longue et très intéressante, dans une chaleur étouffante. Il faisait 32 degrés [Celsius] lorsque nous avons quitté l’hôtel à Bamako [dans le sud du Mali] à 6 h 30 du matin, et quand nous sommes arrivés à Niamey, vers midi, il faisait déjà 42 degrés ».

« Nous avons commencé directement par une longue réunion avec Mamadou Tandja, le président nigérien, au cours de laquelle nous avons débattu des difficultés extrêmement graves auxquelles le Niger se trouve confronté ».

« J’ai insisté sur l’importance d’un dialogue avec les éleveurs vulnérables, comme les Touaregs, et j’ai souligné que les Nations Unies étaient toujours disposées à apporter leur aide au Niger et à son peuple, et notamment à tenter de relever les défis que posent la détérioration de l’environnement, le changement climatique et la prévention et la résolution des conflits ».

« Le Président a souligné les problèmes de sécurité extrêmement graves que cause le trafic de drogue et d’armes, qui, selon lui, s’établit de plus en plus ; il pense qu’en matière de développement et de changement environnemental, la communauté internationale parle beaucoup, mais agit peu ».

« Après la rencontre avec le Président, nous sommes directement allés à une réunion avec l’équipe nationale des Nations Unies, au cours de laquelle [les représentants de] l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture [FAO] et [du] Programme alimentaire mondial [PAM] nous ont parlé de l’insécurité alimentaire extrême du Niger. Des dizaines de milliers de personnes se retrouvent une nouvelle fois dans une situation nutritionnelle critique, cette année, et des millions de personnes vivent dans des conditions d’insécurité alimentaire ».

« [Nous avons visionné] un nouveau film réalisé par les Nations Unies au Niger, qui montrait la situation désespérée de certains éleveurs d’ici. Dans ce film, les éleveurs disaient "vivre en cage", parce qu’ils ont de moins en moins de pâturages à exploiter, les terres étant consacrées à l’agriculture et ce qu’il en reste étant sans cesse un peu plus grignoté par la désertification ».

« Finalement, accompagnés du ministre de l’Environnement, nous sommes allés voir quelques projets environnementaux mis en place près de Niamey, que le gouvernement finance avec une partie des fonds qu’il consacrait auparavant au remboursement de la dette ».

« Pour moi qui suis norvégien, il était assez éprouvant de passer une journée ainsi, par 44 degrés, sous un soleil de plomb, mais cela nous a permis de voir très clairement comment le fleuve Niger, qui donne vie à une bonne partie du pays et, bien sûr, de la région, est en train de disparaître ».

« De vastes régions qui étaient autrefois toujours sous les eaux sont aujourd’hui totalement asséchées, même lorsque les communautés riveraines s’efforcent de les sauver ».

« [Les habitants] ont creusé des tranchées dans des terres stériles, totalement rongées par les crues éclairs et les sécheresses graves. Lorsque la saison des pluies arrivera, ces tranchées retiendront l’eau pendant plus longtemps pour permettre à la végétation de pousser, tout en empêchant les crues de provoquer un déversement supplémentaire de sable dans le fleuve ».

« Le fleuve a trois problèmes : d’abord, en raison de la diminution des précipitations, provoquée par le changement climatique, moins d’eau s’y déverse ; ensuite, l’explosion démographique se traduit par une utilisation accrue de l’eau pour l’irrigation et la consommation humaine ; enfin, avec la désertification et la dégradation de l’environnement, les voies d’eau s’envasent ».

« Globalement, il s’agit là encore d’un douloureux rappel de la manière dont la dégradation de l’environnement et le réchauffement climatique tuent la vie dans ce pays ; de la façon dont l’humanité lutte face au changement climatique ».

« La journée s’est terminée dans un cinéma en plein air, où nous avons vu les deux vainqueurs du festival du film environnemental de Niamey. Une nouvelle fois, nous avons vu les images de ces femmes des villages asséchés du Sahel, qui doivent parcourir à pied des distances toujours plus longues pour aller chercher une eau dont la qualité est de moins en moins bonne. Ensuite, nous nous sommes effondrés à 11 heures du soir ».

« Demain [le 6 juin], nous nous lèverons une fois de plus très tôt, à cinq heures du matin, pour monter à bord d’un avion qui nous emmènera plus de 1 000 kilomètres à l’est, presque à la frontière tchadienne ; là-bas, nous verrons le lac Tchad, un grand lac dont les eaux se sont infiltrées jusque dans les profondeurs des terres nigériennes pendant plusieurs centaines d’années, et qui aujourd’hui a totalement disparu ».

5ème Journée : Lac Tchad

(JPG)

« Lorsque je me suis embarqué dans cette mission, je pense que certains se sont demandé pourquoi un conseiller spécial en prévention des conflits devait se déplacer pour constater le changement climatique et les catastrophes environnementales ».

« Eh bien, ce voyage m’a convaincu qu’il y a un lien très clair entre la lutte pour l’obtention des ressources due au climat et les conflits, et je me servirai de ce que j’ai vu ici pour convaincre les sceptiques à l’approche du sommet de Copenhague, en 2009 ».

« Aujourd’hui, nous sommes allés voir ce qui était autrefois le lac Tchad, dans l’est du Niger, et qui s’étendait encore dans les années 1960 sur une superficie totale de 25 000 kilomètres carrés, dont 4 000 kilomètres carrés sur le territoire nigérien. Depuis que les sécheresses sont devenues récurrentes, dans les années 1970, le lac a rapetissé de sorte qu’au Niger, il a complètement disparu. Il s’agit d’une crise environnementale extrêmement dramatique, aux conséquences très lourdes pour des centaines de milliers de personnes ».

« Pour moi, cette visite a été symbolisée par un vieux bateau des douanes, aujourd’hui échoué au milieu du désert, un désert couvert de coquillages. Près du bateau, j’ai visité un vieux village de pêcheurs, dont les habitants n’ont plus de lac pour pêcher et ont tenté de se reconvertir dans l’agriculture, pour permettre à leurs familles de survivre grâce à de maigres récoltes de millet et de fèves ».

« Il nous a fallu cinq heures pour nous rendre au lac Tchad : trois heures de vol et deux heures à parcourir des routes désertiques invisibles. Mais cela en valait la peine car nous étions accompagnés des ambassadeurs des Etats-Unis, de France, d’Allemagne, du Danemark, d’Egypte et de la Communauté européenne au Niger et nous avons constaté ensemble à la fois l’étendue du problème, et le fait qu’il existe un moyen faisable de le résoudre ».

« Il existe aujourd’hui une Commission du bassin du lac Tchad, formée par l’ensemble des pays situés autour du lac : le Tchad, le Cameroun, le Niger, la République centrafricaine et le Nigeria. Au cours d’un sommet qui s’est tenu dernièrement, ces pays ont convenu de déterminer s’il serait possible d’acheminer l’eau d’un des cours d’eau abondants du Congo jusqu’au Chari, un fleuve qui est désormais le seul tributaire du lac Tchad ».

« Comme me l’a expliqué le ministre nigérien de l’Eau, qui a traversé le désert à mes côtés, à bord d’une des nombreuses voitures de notre convoi, il y a déjà de nombreux conflits entre et chez les nomades et les agriculteurs du Niger, et entre les divers groupes ethniques, en raison de la rareté des ressources. D’autres ont estimé qu’il y avait autour du lac Tchad pas moins de 30 groupes armés nommés ou plus, et que les possibilités d’une recrudescence des conflits étaient innombrables ».

« Alors que s’achève ce voyage intensif qui nous a emmené au cours des cinq derniers jours à travers trois pays et des dizaines de sites, je pense de plus en plus qu’une telle expérience devrait devenir obligatoire pour tous les délégués qui participeront à la conférence de Copenhague sur le changement climatique à la fin de l’année prochaine. Cela aurait rappelé à tous le fond du problème, à savoir qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour des millions de personnes ».

« L’enjeu est si important, et les populations les plus vulnérables ont déjà tellement perdu. Mais ce voyage [nous] a également encouragés, [en nous démontrant que] les populations pouvaient s’adapter au changement climatique, si on les y aidait ».

« Nous avons vu des populations vivre sur l’ancien lit du lac Tchad et du lac Faguibine, au Mali. Les populations imaginent également de nouveaux moyens de recueillir l’eau. Mais face à la croissance démographique actuelle, il doit y avoir davantage d’investissements dans le domaine de l’adaptation globale au changement. Les millions de nouvelles bouches à nourrir ne seront pas nourries si les populations sont livrées à elles-mêmes ».

« Le sommet de Copenhague apportera-t-il la solution à ce problème ? Des milliards, sinon des trillions, doivent être consacrés à l’atténuation du changement climatique, mais une somme équivalente doit également être allouée à l’adaptation, surtout dans les pays qui sont en première ligne, ici, au Sahel. Espérons qu’un jour, ces bateaux aujourd’hui échoués au milieu du lac Tchad pourront naviguer de nouveau, et que de nouveaux crustacés apparaîtront là où il ne reste à présent que des dunes ».

« J’espère aussi que les gouvernements de la région, notamment le gouvernement nigérien, seront disposés - et en mesure de le faire - à adopter de vraies politiques inclusives de réconciliation et de prévention des conflits à l’égard des éleveurs et ce, avec l’aide de la communauté internationale ».

« Certains pays comme la France, la Chine et les pays arabes, qui exploitent tous abondamment les ressources naturelles du Niger, doivent faire tout ce qu’ils peuvent pour aider cette région. Les Etats-Unis, qui mènent des programmes d’entraînement militaire dans la région, doivent aussi contribuer à prévenir les conflits et à favoriser le dialogue ».

« Je vais à présent rendre compte de mon voyage au Secrétaire général ; parmi mes recommandations, je demanderai que les Nations Unies accordent davantage d’attention aux problèmes de cette région et soulignerai la nécessité de prévenir les conflits. Je vais également rencontrer des bailleurs de fonds et des experts à Genève et à New York, et continuer de préconiser que des fonds soient investis dans ces pays au bas de l’Indice de développement humain ».

« Ces régions pourraient être riches et florissantes si elles avaient davantage d’eau et de moyens d’utiliser les ressources en eau qu’elles reçoivent chaque année et qui existent, bien qu’elles soient de plus en plus limitées, et même si le climat plus chaud qu’on nous prédit se matérialise effectivement ».

« Espérons que ce voyage, la sensibilisation que je mènerai par la suite, et les dizaines d’interviews que j’ai données aux agences de presse locales et internationales sur mon passage contribueront un peu à aider les populations du Sahel ».


Publication Originale IRIN 1 & 2

Illustrations : Un homme puise de l’eau dans la région de Tahoua, dans le centre du Niger - IRIN

Lac Tchad, 1972 et 2001 - Globalis



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Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2053
 
 
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