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Mis à Jour le : 7 juillet 2008  23:39
Le match Sarkozy - Trichet... et nous, et nous, et nous... par Paul Jorion
7 juillet 2008

« Qu’on retire donc aux banques centrales le droit de manipuler les taux d’intérêts et il en découlera deux conséquences, toutes deux merveilleuses : une question qui relève de l’économie, comme le niveau des taux d’intérêt, sera à nouveau réglée par l’économie, et une question qui relève du politique comme le niveau des salaires, sera à nouveau réglée par le politique. » Paul Jorion prend le contrepied des thèses consensuelles sur la politique monétaire.

Par Paul Jorion, 6 juillet 2008

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le taux directeur de la BCE aurait-il dû rester 4 % ou bien une hausse à 4,25 % était-elle inévitable ?

Sarkozy dit : j’ai un mandat, « je suis légitime, en tant que Président de la République française », et je me demande « s’il est raisonnable de porter les taux européens à 4,25, alors que les Américains ont des taux à 2 % ». Bonne question : l’écart devient significatif et avec un tel handicap, les économies européennes auront du mal à concurrencer l’économie américaine.

Trichet répond : « J’ai dit que nous avions un mandat qui nous a été donné par les démocraties européennes, que ce mandat est la stabilité des prix ». Oui, sans doute, la stabilité des prix, mais par quel mécanisme ? La réponse a été offerte hier à Claire Gatinois du Monde par Gilles Moëc, économiste chez Bank of America, et comme je ne pourrais pas le dire mieux qu’il ne l’a fait lui-même, je me contenterai donc de le citer :

La BCE a donné un signal, elle a montré aux syndicats que d’éventuelles revendications salariales ne serviraient à rien. Que dans ce cas elle relèverait encore les taux annulant les effets de hausse des salaires. Pour la BCE, les salariés doivent maintenant accepter une baisse de leurs revenus pour éviter que des gains salariaux aujourd’hui ne pénalisent l’emploi demain. C’est une course entre modération salariale et marché de l’emploi.

Le mécanisme qui fait que la hausse du taux directeur de la BCE assurera la stabilité des prix, c’est donc en ôtant la voix aux salariés.

Sarkozy a un mandat qui lui faire dire « taux plus faible » et Trichet a un mandat qui lui fait dire « taux plus élevé », alors que faire ?

Ce qu’il faudrait faire, c’est mettre les points sur les « i » et remettre en question pour de bon le fait que le niveau des salaires, tout comme le niveau des taux à court terme lui-même d’ailleurs, soit déterminé par des manipulations opérées par les banques centrales. Et je fais ici aussitôt une pause pour préciser que je ne dis pas cela parce que ce sont essentiellement des banquiers qu’on trouve dans les banques centrales, non, cela n’a aucune importance : ce que je dis vaut tout aussi bien pour tout comité d’experts qui déciderait de la question ; ce que je dis, c’est que les taux à court terme ne devraient pas être manipulés par qui que ce soit, et en particulier, pas pour résoudre de manière hypocrite des questions politiques, comme le rapport de forces existant entre patrons et salariés.

Je m’explique. Les taux d’intérêt déterminent la part que réclament les investisseurs aux patrons à qui ils avancent des fonds. Quand les affaires marchent, les patrons peuvent payer davantage ; quand elles ne marchent pas, ils sont obligés de faire comprendre aux investisseurs qu’à moins de tuer la poule aux œufs d’or, ils ne pourront s’acquitter que d”un taux plus faible. Les taux reflètent donc l’état général de l’économie - la croissance ou la décroissance, selon les circonstances. Les cas ne sont pas si nombreux où les mécanismes dits « de marché » sont effectivement auto-régulés et quand on en trouve un, il vaudrait mieux le laisser tranquille.

Le surplus, l’argent qui reste aux patrons une fois rémunérés les investisseurs qui leur ont avancé les fonds, il leur faut le partager entre les salariés et eux. Joue ici aussi un rapport de forces et il s’agit donc d’une question « politique » au sens propre du terme. J’ai laissé entendre plus haut que les patrons et les investisseurs sont des grandes personnes et j’ajoute maintenant que les salariés le sont aussi. Ce dernier point mérite d’être précisé, parce que ce n’est pas de cette manière qu’ils sont traités : les états - représentations des peuples - ont délégué « par mandat », aux banques centrales, comités d’experts spécialistes de la monnaie et du crédit, le devoir d’assurer la stabilité des prix en intimidant les salariés par la menace du chômage. C’est une mauvaise méthode : elle n’a aucun avenir et, dans l’état actuel de la finance, elle a d’ailleurs tout bonnement cessé de fonctionner.

Du fait que les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de forces entre patrons et investisseurs, ils vont se placer d’eux-mêmes à un niveau qui reflète la bonne ou la mauvaise santé de l’économie. Voilà une première et excellente raison pour cesser d’interférer avec eux. Une seconde raison, c’est que la manipulation des taux d’intérêt se substitue au débat qui devrait avoir lieu entre patrons et salariés sur la redistribution du surplus créé par les entreprises. Qu’on retire donc aux banques centrales le droit de manipuler les taux d’intérêts et il en découlera deux conséquences, toutes deux merveilleuses : une question qui relève de l’économie, comme le niveau des taux d’intérêt, sera à nouveau réglée par l’économie, et une question qui relève du politique comme le niveau des salaires, sera à nouveau réglée par le politique.

Les taux directeurs des banques centrales ont fait leur temps.

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).


Article communiqué par Paul Jorion

* Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.



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