La machinerie financière menaçait de collapser. Elle est désormais protégée. Répit de courte durée. L’économie mondiale doit maintenant s’apprêter à traverser une zone de turbulences qui s’annoncent fortes. Les pitoyables chicaneries de vocabulaire du gouvernement sur l’existence ou non d’une récession sont déjà oubliées. La récession est là et sa probable sévérité a de quoi inquiéter. La mise en oeuvre d’un plan de relance européen est indispensable.
Contre Info, 15 octobre 2008
Le week-end dernier, tous les gouvernements ont subitement pris conscience qu’il n’était plus temps de tergiverser faute de quoi, pour reprendre les mots de Bernanke nous n’avions « plus d’économie lundi matin. » Faut-il se réjouir d’un retour de l’Europe qui se serait matérialisé par les décisions conjointes de l’eurogroupe ? Ce serait pour le moins prématuré. Car c’est principalement la peur ressentie par tous qui a motivé cette action commune. Nos sociétés sont ainsi bâties que le secteur financier y occupe une position stratégique, systémique, ainsi que l’usage ad nauseam de ce not nous le rappelle sans cesse. En d’autres termes sa capacité de nuisance, sa capacité à « prendre la société en otage, » est sans pareille. Parmi tous les flux qui conditionnent la vie du corps social, la circulation de l’argent est aussi indispensable que celle de l’eau ou de l’électricité, et son tarissement signerait l’arrêt de mort de celui-ci
Bien que cette appellation puisse sembler surprenante, la finance assure ainsi une fonction relevant du service public, sans en avoir évidemment les obligations. C’est cette caractéristique qui explique le soudain empressement des pouvoirs publics à reconnaître cette nature et a l’inscrire dans les faits en l’adossant à l’état pour assurer sa survie.
Mais une fois effectué ce premier et coûteux sauvetage, les réjouissances ne peuvent être que de courtes durée, comme l’indiquent déjà les bourses mondiales où le rouge est à nouveau mis.
Relance keynésienne
La récession qui s’installe s’annonce douloureuse. La mise en œuvre de politiques contra-cycliques est indispensable. Pour limiter la casse, il faut relancer l’activité, et seul l’état en a le pouvoir lorsqu’ a disparu la confiance, qui est le carburant essentiel de l’activité économique,.
La tâche s’annonce rude, à plusieurs titres. D’une part parce que la situation budgétaire des états est déjà extrêmement tendue, d’autre part par l’ampleur de la relance nécessaire - plusieurs points de PIB - et enfin parce qu’au niveau européen la nécessaire coordination de cette relance est loin d’être acquise.
Déjà lourdement endettés avant cette crise, les états viennent ce week-end d’engager des sommes qui défient l’imagination - Les 1850 milliards du plan européen représentent 92% du PIB de la France, et les 40 milliards de recapitalisation prévus par Paris, 2% du PIB. Le risque encourru en garantissant les dettes du secteur bancaire est énorme car personne ne peut aujourd’hui mesurer le taux de défaillance des emprunteurs, mais les pertes mondiales pourraient dépasser les 2 000 milliards de dollars.
Ce premier plan de sauvetage sera financé par la dette, et ce dans le monde entier. Les quantités de bons du Trésor émises sur toute la planète vont exploser dans les semaines et les mois qui viennent. Ces appels à l’épargne trouveront-ils leur contrepartie ? Plusieurs facteurs vont entrer en ligne de compte. Bien sûr, l’ « envol vers la sécurité, » le mouvement des fonds qui quittent les marchés monétaires et des actions, absorbera une partie non négligeable de ces émissions. Mais la capacité d’épargne des pays émergents, principaux financiers du déficit US, dépend de la vigueur de leurs exportations. Celles-ci vont de toute évidence baisser. La concurrence entre les pays émetteurs promet donc d’être vive. L’hypothèse d’une banqueroute des états les plus faibles n’est pas à écarter. Certaines nations risquent de ne pas atteindre leurs objectifs de financement et n’auront d’autre recourt que de « monétiser la dette » d’une façon ou d’une autre, c’est-à-dire faire tourner la planche à billets et provoquer l’inflation. Les états méditerranéens de l’eurogroupe qui ne disposent pas, par nature, de cette facilité pourraient se trouver en fâcheuse posture. Les situations seront donc contrastées, mais une chose est sûre : dans cette concurrence à l’emprunt, les taux d’intérêts longs vont augmenter.
Concernant l’Europe, une relance ne peut avoir de chances de produire ses effets que si elle est coordonnée. De la même manière qu’une sauvegarde du système bancaire en ordre dispersé commençait à introduire une périlleuse « distorsion de concurrence » - les banques protégées aimantant les dépôts de celles qui ne l’étaient pas - une relance dans un seul pays produirait un effet d’aubaine pour les exportateurs intra-européens qui diluerait l’efficacité de celle-ci. Mais si la crainte unanimement partagée a fourni la semaine dernière un puissant ciment pour rassembler les pays européens, cet ingrédient ne jouera pas pour décider d’une relance, chaque nation ayant tendance à évaluer différemment le moment propice, l’ampleur de l’action à entreprendre et les outils budgétaires qu’elle juge adaptés à sa situation.
Le premier verrou à faire sauter est celui du pacte de stabilité. Le carcan des 3% n’est plus de mise aujourd’hui, mais la transgression des tables de la loi Maastrichienne sera sans doute difficile à négocier.
Ensuite, chaque pays va être confronté à une courbe de ralentissement spécifique, et jugera différemment de l’opportunité de l’action. Ceci d’autant plus que le moment où elle est lancée est un facteur majeur de succès ou d’échec. Si elle intervient trop tôt, le choc psychologique ne fonctionne pas et l’effet produit est négligeable. Les USA ont dépensé au printemps 1% de leur PIB en pure perte.
Quand aux outils, la différence est grande entre réductions d’impôts, qui auront sans doute la faveur de certains, et l’option des dépenses publiques. Dans un cas les sommes distribuées risquent fort de disparaître en épargne de précaution ou en remboursement de dette. Dans l’autre, le coup de fouet à la consommation et à l’activité est assuré.
Reste que malgré ces nombreuses difficultés prévisibles, un vigoureux plan de relance s’impose. Les gouvernements ne peuvent et ne doivent pas retourner à la gestion des affaires courantes. Seule la première moitié du travail a été réalisée, et ce n’était sans doute pas la plus ardue. Car c’est maintenant que les choses sérieuses vont commencer.

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