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Mis à Jour le : 26 octobre 2008  12:07
Tribune : « On a poussé les classes moyennes et les pauvres à s’endetter », par Pierre Larrouturou
26 octobre 2008

« La crise de la dette n’est pas un incident de parcours dû à l’inconscience de quelques traders isolés. Pour garantir aux actionnaires des bénéfices colossaux tout en assurant un haut niveau de consommation de l’ensemble de la population, le néolibéralisme a structurellement besoin chaque année d’un endettement privé plus élevé. »

Par Pierre Larrouturou, Marianne, 24 octobre 2008

C’est en analysant les statistiques de la Réserve fédérale pour les cinquante dernières années qu’on comprend les causes profondes de la crise.

Jusqu’à la victoire de Ronald Reagan, le ratio dette/PIB était parfaitement stable aux Etats-Unis. Des règles collectives assuraient une progression régulière des salaires et un partage équitable de la productivité entre salariés et actionnaires.

Mais, en 1981, Ronald Reagan arrive à la Maison-Blanche. Les libéraux baissent les impôts sur les plus riches, ce qui favorise la dette publique.

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USA : ratio Dette (tous secteurs confondus ) PIB

Et la dette augmente, surtout parce que les politiques de dérégulation amènent à la multiplication des petits boulots et à la baisse de la part des salaires dans le PIB.

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Endettement des ménages (logement et consommation, milliards de dollars)

Nicolas Sarkozy parle souvent du « plein-emploi américain ». Pourtant, les Etats-Unis sont très loin du plein-emploi : en 2008, la durée réelle moyenne du travail - sans compter les chômeurs - est tombée à 33,6 heures (2), car des millions de salariés ne font que 10 ou 15 heures par semaine. Une durée moyenne de 33,6 heures !

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USA : U6 - Taux de chômage et temps partiel non choisi

Ce « partage » du travail conduit à un partage des revenus de plus en plus inégalitaire : une étude de BNP Paribas montre que, sur les huit dernières années, « seuls les 5 % d’Américains les plus riches ont vu leurs revenus réels augmenter ». Trente pour cent ont vu leurs revenus réels diminuer. Ces 30 % auraient dû diminuer leur consommation. Si la consommation a continué d’augmenter, c’est uniquement parce qu’on a poussé les classes moyennes et les pauvres à s’endetter chaque année un peu plus. A s’endetter au-delà du raisonnable.

Dans tous les pays occidentaux, la peur du chômage déséquilibre la négociation sur les salaires : « Si tu n’es pas content, tu peux aller voir ailleurs. » En vingt-cinq ans, en France, en Allemagne comme au Japon, la part des salaires dans le PIB a diminué de 11 %.

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Part des revenus du travail dans le PIB (Commission Européenne)

Cette année, en France, quelque 200 milliards d’euros sont allés aux bénéfices, alors qu’ils seraient allés aux salariés si l’on avait gardé l’équilibre salaires-bénéfices du début des années 80. « Sans la hausse de la dette des ménages, la croissance serait nulle en zone euro depuis 2002 », explique Patrick Artus, directeur de la recherche et des études économiques de Natixis. En Grande-Bretagne, la dette des ménages dépasse 160 % du revenu disponible. Une étude récente montre que, sans augmentation de la dette des ménages, la Grande-Bretagne serait en récession depuis 2002 !

« Les Français sont prêts à entendre la vérité », affirmait Sarkozy dans son discours de Toulon. Eh bien, chiche ! Voici la vérité : la crise de la dette n’est pas un incident de parcours dû à l’inconscience de quelques traders isolés. Pour garantir aux actionnaires des bénéfices colossaux tout en assurant un haut niveau de consommation de l’ensemble de la population, le néolibéralisme a structurellement besoin chaque année d’un endettement privé plus élevé !

Pendant vingt-cinq ans, cette fuite en avant a été très rentable pour les actionnaires et les banquiers, mais elle nous conduit dans le mur ! Des actionnaires trop gourmands qui veulent 10 ou 15 % de rentabilité, il y en a toujours eu. La nouveauté des dernières années, c’est qu’ils ont pu obtenir ce qu’ils voulaient, car des gains de productivité colossaux ont produit un chômage de masse qui a totalement déséquilibré la négociation sur les salaires. Les racines de la crise financière, c’est trente ans de crise sociale ! Trente ans de productivité mal gérée. C’est à cause du chômage que la négociation sur les salaires est tellement déséquilibrée et que la part des salaires a tant diminué.

C’est à cause du chômage que nos économies ont tant besoin de dette. C’est seulement en donnant au plus grand nombre un vrai emploi et une vraie capacité de négocier des augmentations de salaire que l’on sortira de la crise. Hélas, dix-huit mois après son arrivée au pouvoir, tout le monde a compris que Nicolas Sarkozy ne fera rien d’utile dans ce domaine. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il annonce un « Grenelle », un « Grand Plan » ou une « Grande Mobilisation »... mais, contre le chômage, il n’a encore rien annoncé ! Absolument rien. Vu la gravité de la situation, il y a urgence à remettre la gauche au travail. Mais, vu l’importance des déséquilibres accumulés, une réponse nationale ne peut pas suffire. C’est l’ensemble de la gauche européenne qu’il faut rassembler et mettre au travail pour définir, très concrètement, de nouveaux outils de régulation.

Voilà pourquoi, avec mes amis de Nouvelle Gauche, avec nombre de militants qui ont signé la motion « Un monde d’avance » de Benoît Hamon, initiative historique et invite les socialistes des 27 pays (ceux qui sont au pouvoir et ceux qui n’y sont pas) à se retrouver pendant trois semaines, en décembre et janvier, pour travailler avec quelques prix Nobel d’économie sur l’ensemble des nouvelles régulations nécessaires à notre époque. Quelles régulations financières et monétaires ? Quelles régulations de nos échanges avec la Chine ? Quelles régulations intra-européennes ? Comment lutter radicalement contre le chômage, la précarité, etc. ?

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire », disait Einstein. Nous autres, socialistes, ne pouvons pas nous contenter de critiquer Nicolas Sarkozy. Nous devons faire des propositions concrètes et nous devons agir ! Après vingt-cinq ans de fuite en avant néolibérale, après vingt-cinq ans de socialisme tiède, il est temps de relever la tête.

Documents

En Europe, la part des revenus du travail dans le PIB a perdu 12% depuis 1975

Le rapport sur l’emploi publié par la Commission Européenne montre que la part des revenus du travail dans la richesse nationale est passée de 69,9% en 1975 à 57,8% en 2008. Après ce déclin marqué, la part du gateau allouée aux salariés est désormais inférieure à ce qu’elle était en 1960. A la grande question du jour, pourquoi la France manque-t-elle de pouvoir d’achat ? La commission nous donne la réponse : les salaires distribués ont baissé.

USA : des riches de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus pauvres

Aux USA, les 1% les plus riches gagnent plus que le total des revenus des 40% les plus pauvres. L’augmentation du revenu des 5% les plus riches entre 2003 et 2005, a été de 681 milliards. Cette somme est supérieure au revenu des 20% les plus pauvres qui n’ont disposé en tout que de 383 milliards.

Explosion de l’inégalité des revenus aux USA

En 2005, les 300 000 personnes les plus riches ont perçu autant que les 150 millions les plus défavorisés. Si le revenu global s’est accru de 9%, 90% des américains ont vu leur revenu... Baisser ! Une étude des économistes Emmanuel Saez et Thomas Piketty donne la mesure de l’inégalité vertigineuse qui ronge la société américaine.

France : Inégalités et revenus stagnants depuis cinq ans

Depuis 2002, le revenu moyen des français n’a augmenté que de 0,06% par an, et en 8 ans, de 5,9%. Mais les 1% les plus riches ne sont pas concernés par cette cure d’austérité : ils ont vu les leurs croitre du triple, soit 19%.

Krugman : De la révolution inégalitaire en Amérique

La révolution conservatrice dans le domaine économique introduite par les reaganomics et le tatchérisme a marqué une rupture radicale avec le modèle de prospérité partagée d’inspiration keynesienne élaboré au tournant de la seconde guerre mondiale. Présentée comme le nouveau paradigme de la création de richesse, la doctrine néo-classique libérale a conduit les USA à régresser en 20 ans à un niveau d’inégalité comparable à celui du 19ème siècle. Sous prétexte d’adaptation à la mondialisation, c’est à une véritable rupture du contrat social à laquelle nous assistons.

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USA : part des revenus captée par les 10% les plus riches

Bureau of Labor Statistics

U-6 Total unemployed, plus all marginally attached workers, plus total employed part time for economic reasons, as a percent of the civilian labor force plus all marginally attached workers

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Federal Reserve, Flow of Funds (pdf)


-  Table D.3 Debt Outstanding by Sector (30 juin 2008)
Dette hors secteur financier (ménages, entreprises, Etat) : 32 436 milliards
Dette secteur financier : 16 507 milliards

Reserve Fédérale de St Louis : CMDEBT, Household Sector : Liabilites : Household Credit Market Debt Outstanding (graphique)


Publication originale Marianne, illustrations sélectionnées par Contre Info


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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2279
 
 
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