L’Alaska, une symbolique américaine. Deuxième volet des chroniques que nous propose Paul Jorion, en contrepoint à cette nuit d’attente.
Par Paul Jorion, 4 novembre 2008
L’erreur de McCain dans son choix d’un Vice-Président - qu’il gagne ou qu’il perde - n’aura pas été qu’il s’agisse d’une Vice-Présidente, c’est-à-dire d’une femme, ni qu’elle incarne l’extrême-droite religieuse - il lui fallait de toute manière faire ce grand-écart pour pouvoir compter sur la base traditionnelle du parti républicain. Son erreur aura été l’Alaska. L’élection d’aujourd’hui nous offre en effet un contraste saisissant entre un candidat à la présidence, noir diplômé de Columbia et de Harvard, et une candidate à la vice-présidence, maire d’une ville d’Alaska qu’un commentateur qualifiait de « ruban de zone de cinq kilomètres ».
On dit aux États-Unis que les excentriques roulent sur la carte jusqu’à ce que la mer les arrête en Californie. On sait aussi, même si on ne le dit pas ouvertement, que les « losers », les ratés, roulent sur la carte vers le haut, jusqu’à ce que la glace les arrête en Alaska.
Les blancs qui n’y arrivent pas, on les appelle en Amérique : « white trash », ordure blanche, ou pire encore : « trailer trash », ordure des roulottes. Dans la littérature politique, on désigne la même population d’un terme inventé autrefois par Marx et Engels : le lumpenproletariat, le « prolétariat en haillons ».
L’Amérique reste l’Amérique et entre la connotation du succès et celle de l’échec - et par-delà la question raciale - le choix demeure instantané.
Deux documents : Anchorage de Michelle Shocked et la fin de Lolita de Stanley Kubrick (1962), d’après le roman de Nabokov.
Dans Anchorage, le nom de la capitale de l’état d’Alaska, la narratrice a écrit à une de ses anciennes copines à son adresse à Dallas, et reçoit en réponse une lettre en provenance d’Anchorage. On comprend immédiatement que les choses ne se sont pas passées comme elles l’auraient dû.
Dans Lolita, Humbert Humbert retrouve Lolita plusieurs années plus tard. Elle n’habite plus une coquette maison de banlieue mais un appartement froid et sordide. Pire : elle et son copain s’apprêtent à partir pour l’Alaska.
Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire, L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).
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