Paul Jorion rend hommage à Claude Levi-Strauss, dont il fut l’élève au début des années 1970.
Par Paul Jorion, 28 novembre 2008
Claude Lévi-Strauss a aujourd’hui cent ans. J’ai assisté à ses cours au Collège de France de 1969 à 1971. J’ai été admis à son séminaire en 1970-1971. Lorsque je me suis présenté à la première séance de la saison 1971-1972, j’ai appris que mon nom ne figurait pas sur la liste de l’année nouvelle. Il faut dire que j’avais été bien impertinent et les preuves sont là : un film où vous verriez un jeune homme de vingt-trois ans très sûr de lui, foulard au cou, interrompant avec impatience les errances de certains de ses aînés. Bah ! Lévi-Strauss n’était pas si respectueux lui-même : il avait l’art consommé d’écouter l’un de ses invités s’embrouiller dans ses explications et puis quand celui-ci était parvenu en bout de course, de lui demander : « Est-ce que vous avez voulu dire XY ? », et de restituer à l’intention du malheureux abasourdi ce qu’il tentait vainement depuis plus de dix ans de formuler clairement. Zap ! le rayon de la mort de l’intelligence absolue ! réduisant instantanément l’innocente victime en un monticule de cendres ! Comme chez Lacan, mais sans l’ironie qu’on trouvait chez celui-ci, l’auto-ironie surtout : le fin message que le scepticisme demeure l’horizon nécessaire et que nul ne peut se prendre complètement au sérieux. L’intelligence chez Lévi-Strauss est une chose au contraire éminemment sérieuse sur laquelle on ne transige pas : l’intelligence est en marche, silence dans les rangs !
Lacan et moi, nous nous sommes parlés quelques fois, et ce fut un jour assez tendu mais en une autre occasion, ce fut avec forces clin d’œil. Mes conversations avec Lévi-Strauss furent toujours une toute autre affaire : comme deux joueurs de go, et comme si l’avenir du monde en dépendait. J’avais perdu en 1984 mon poste de jeune professeur à Cambridge. En 1990, j’avais derrière moi six ans de vains efforts pour retrouver un autre emploi dans ma branche et quand Jean-François Casanova m’offrit de travailler avec lui à la Banque de l’Union Européenne je lui en fus extrêmement reconnaissant. Il restait cependant une formalité à accomplir : informer Lévi-Strauss de ma défection et obtenir son aval. J’ignore si la chose lui paraissait pertinente ou non mais mon sentiment personnel était celui d’une trahison vis-à-vis de ma discipline et il comprit en tout cas parfaitement le sens de ma démarche. Nous eûmes à cette occasion notre plus longue conversation. Nous avons parlé de mathématiques et de physique essentiellement et je connus une fois de plus cet émerveillement qui m’avait transporté durant ses cours et ses séminaires : écouter avec recueillement le plus mathématicien des non-mathématiciens, l’homme qui répéta durant des dizaines d’années qu’il n’entendait rien aux mathématiques mais dont la moindre réflexion est d’une rigueur et d’une structure purement algébrique !
J’ai terminé il y a une dizaine de jours la rédaction de Comment la vérité et la réalité furent inventées. Ce n’est ni un ouvrage lévi-straussien, ni non plus foucaldien. Je l’ai néanmoins conçu comme se situant au point de rencontre de La pensée sauvage et de Les mots et les choses. Il est trop tard malheureusement pour que Foucault en soit informé mais heureusement encore temps, du moins je l’espère, pour que Claude Lévi-Strauss ait connaissance de l’existence d’un tel hommage infiniment respectueux.
Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008) et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).

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