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Mis à Jour le : 21 janvier 2009  18:58
Banques zombies et retour du culte du Vaudou, par Paul Krugman
21 janvier 2009

La valeur boursière de certaines banques est aujourd’hui inférieure au total des aides de l’Etat qu’elle ont reçues, et pourtant l’apurement des livres de comptes est loin d’être achevé. A Washington, on semble envisager la création d’un établissement public destiné à débarrasser les établissements de leurs actifs pourris, aux frais du contribuable. Krugman s’insurge contre ce projet. Il reviendrait, dit-il à subventionner à nouveau des banques en état de mort clinique, mais ne garantirait pas pour autant leur assainissement. Ces montages incertains n’ont pour lui qu’une seule raison d’être : éviter à tout prix une nationalisation pourtant inévitable. Krugman le didactique nous explique pourquoi, à l’aide de l’exemple de la « Gotham Bank », inventée pour l’occasion.

Par Paul Krugman, New York Times, 18 janvier 2009

L’économie vaudou à l’ancienne mode - cette croyance dans le pouvoir magique des baisses d’impôt - est désormais bannie des discours civilisés. Le culte des politiques de l’offre a régressé, au point que parmi ses derniers fidèles ont ne compte plus que des excentriques, des charlatans, et les Républicains.

Mais des informations récentes indiquent que de nombreux acteurs influents, y compris des fonctionnaires de la Réserve Fédérale, des membre de l’autorité de régulation du secteur bancaire, et peut-être même des membres de la future administration Obama, sont devenus les adeptes d’un nouveau type de vaudou : ils ont la conviction que l’observance de rites financiers raffinés nous permettra de maintenir en vie des banques qui sont des morts-vivants.

Pour expliquer de quoi il s’agit, je vais prendre l’exemple d’un hypothétique banque que je vais appeler Gothamgroup, ou pour faire court Gotham.

Sur le papier, Gotham a 2000 milliards d’actifs et 1900 milliards de dettes, de sorte qu’elle a une valeur nette de 100 milliards de dollars. Mais une fraction importante de ses actifs - par exemple, 400 milliards - sont des titres adossés à des créances hypothécaires et autres « déchets toxiques ». Si la banque tentait de se débarrasser de ces actifs, elle n’en obtiendrait pas plus de 200 milliards.

Donc, Gotham est une banque zombie : elle est toujours en activité, mais en réalité elle a déjà fait faillite. Ses actions ne sont pas totalement sans valeur - sa capitalisation boursière est encore de 20 milliards de dollars - mais cette valeur est entièrement fondée sur l’espoir que les actionnaires seront sauvés par un renflouement du gouvernement.

Pourquoi donc le gouvernement devrait-il renflouer Gotham ? Parce qu’elle joue un rôle central dans le système financier. Quand Lehman a été autorisée à faillir, les marchés financiers se sont bloqués, et durant quelques semaines, l’économie mondiale a vécu au bord de l’effondrement. Puisque nous ne souhaitons pas réitérer cette expérience, Gotham doit donc être maintenue en activité. Comment peut-on procéder ?

Le gouvernement pourrait tout simplement octroyer à Gotham quelques centaines de milliards de dollars, suffisamment pour rétablir sa solvabilité. Mais ce serait, bien entendu, un très beau cadeau pour les actionnaires actuels de Gotham - et cela encouragerait également des prises de risques excessifs dans l’avenir. Néanmoins, la possibilité d’un tel cadeau est ce qui soutient actuellement le prix de l’action Gotham.

Une meilleure approche consisterait à imiter ce que le gouvernement a fait avec les Caisses d’Epargnes zombies à la fin des années 1980 : il avait pris le contrôle de ces banques moribondes, rinçant les actionnaires. Ensuite, il avait transféré leurs actifs douteux vers une institution, la Resolution Trust Corporation ; remboursé en quantité suffisante leurs dettes pour les rendre à nouveau solvables, puis vendu ces banques assainies à de nouveaux propriétaires.

La rumeur actuelle suggère cependant que les responsables politiques ne sont pas prêts à mettre en oeuvre l’une ou l’autre de ces approches. Au lieu de cela, ils seraient enclins à adopter une politique de compromis : le transfert des déchets toxiques présent dans les bilans bancaires vers une « Banque des Pertes » [1] ou « Banque de Consolidation », ressemblant à la Resolution Trust Corporation, mais sans procéder au préalable à la prise de contrôle des banques.

Sheila Bair, la présidente de la Federal Deposit Insurance Corporation, a récemment tenté de décrire en quoi cela consisterait : « La Banque de Consolidation achèterait les actifs à leur juste valeur. » Mais que signifie « juste valeur » ?

Dans mon exemple, Gothamgroup est insolvable parce que les 400 milliards de « déchets toxiques » présents dans son bilan ne valent en fait que 200 milliards. La seule façon pour le gouvernement d’acheter ces déchets toxiques, en faisant en sorte que Gotham soit de nouveau solvable, consisterait à les payer beaucoup plus cher que ce que le secteur privé ne serait prêt à en donner.

Il est effectivement possible que les acheteurs privés ne soient pas prêts à payer ces « déchets toxiques » à leur valeur réelle : « Nous n’avons pas vraiment d’estimation de prix rationnelle en ce moment pour certaines de ces catégories d’actifs », affirme Mme Bair. Mais est-ce le métier du gouvernement que d’affirmer qu’il sait mieux que le marché ce que valent ces actifs ? De plus, est-il réellement vraisemblable que le paiement de cette « juste valeur », quoi qu’elle puisse être, serait suffisant pour rétablir la solvabilité de Gotham ?

Je pense que les responsables politiques - peut-être à leur insu - préparent une entourloupe : une politique ayant l’apparence de l’assainissement des Caisses d’Epargne, mais qui en pratique reviendrait à faire d’énormes cadeaux aux actionnaires des banques aux frais des contribuables, sous le déguisement de l’achats d’actifs toxiques à leur « juste valeur » .

Pourquoi passer par ces contorsions ? La réponse semble tenir au fait que Washington est toujours apeuré par le mot en N : nationalisation. La vérité, c’est que Gothamgroup et ses consoeurs sont déjà des pupilles de l’État, totalement dépendantes du soutien des contribuables, mais que personne ne veut le reconnaître, ni mettre en œuvre la solution évidente : celle d’une prise de contrôle explicite, bien que temporaire, par le gouvernement. D’où la popularité de ce nouveau culte du vaudou, qui prétend, comme je l’ai indiqué, que l’observance de rituels financiers pourra ramener à la vie ces banques mortes.

Malheureusement, le prix de ce retour aux superstitions pourrait s’avérer élevé. J’espère me tromper, mais je crois que les contribuables vont avoir à nouveau un contrat injuste - et que nous soyons sur le point de voir naître un nouveau plan de sauvetage de la finance qui ne parvienne pas à accomplir le travail.


Publication originale New York Times, traduction Contre Info

[1] Ndt : Bad Bank, dans l’original



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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2518
 
 
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