A nouveau, Krugman met en garde les européens. Les mesures prises contre la crise, tant au niveau de la BCE que des plans de relance, sont insuffisantes, juge-t-il, et en tout cas sans commune mesure avec l’ampleur de celles qui ont été décidées aux USA. S’il pointe du doigt la déficience des responsables, et se montre particulièrement sévère à l’encontre du ministre des Finances allemand, les raisons profondes de ce manque de réaction sont autres, selon lui. L’Europe « se révèle structurellement faible en temps de crise », diagnostique-t-il, en raison de l’absence de centre de décision qui soit aussi intégré que ne le sont les économies interdépendantes de la zone euro. A la lumière du cas de l’Espagne, qui aurait grand besoin aujourd’hui d’une dévaluation compétitive, il s’interroge : la monnaie unique est-elle une erreur, en passe de se transformer en un insupportable lit de Procuste, trop grand pour les uns, trop petit pour les autres, mettant tout le monde à la torture et signant ainsi son échec ? Il est encore temps de donner tort aux sceptiques, conclut-il, mais à condition que les décideurs européens fassent enfin preuve de leur sens des responsabilités.
Par Paul Krugman, New York Times, 16 mars 2009
Je suis préoccupé par l’Europe. En fait, je suis préoccupé pour le monde entier : il n’existe pas de refuge contre cette tempête économique mondiale. Mais la situation en Europe m’inquiète plus encore que celle des Etats-Unis.
Soyons clair. Il ne s’agit pas de réitérer la critique américaine habituelle de l’Europe déplorant que les impôts y soient trop élevés et les avantages sociaux trop généreux. L’importance de ses Etats-providence n’est pas la cause de la crise actuelle en l’Europe. De fait, ils sont un facteur réel d’atténuation de cette crise.
Le danger immédiat et manifeste pour l’Europe à l’heure actuelle réside ailleurs, dans l’incapacité du continent à réagir efficacement à la crise financière.
L’Europe agit trop peu en termes de politique budgétaire et monétaire : elle fait face à une crise au moins aussi grave qu’aux États-Unis, mais elle fait beaucoup moins pour lutter contre le ralentissement économique.
Sur le plan budgétaire, la comparaison avec les États-Unis est frappante. Nombre d’économistes, dont moi-même, ont fait valoir que le plan de relance de l’administration Obama était insuffisant, compte tenu de l’ampleur de la crise. Mais les mesures prises aux Etats-Unis surpassent de loin tout ce que font les Européens.
La différence en matière de politique monétaire est également frappante. La Banque centrale européenne a été beaucoup moins dynamique que la Réserve Fédérale. Elle a été lente à réduire les taux d’intérêt (et les a relevé en juillet dernier), et a hésité à prendre des mesures fortes pour dégeler les marchés du crédit.
Le seul élément qui travaille en faveur de l’Europe est celui pour lequel elle est le plus critiquée : la taille et la générosité de ses Etats-providence, qui ont amorti l’impact de la crise économique.
Ce n’est pas peu de chose. La garantie de l’assurance maladie et des prestations de chômage généreuses assure que, du moins jusqu’à présent, il n’y aura pas autant de souffrance humaine en Europe qu’il n’en existe en Amérique. Et ces programmes permettront également de soutenir la consommation durant le marasme.
Mais ces « stabilisateurs automatiques » ne peuvent se substituer à l’action.
Pourquoi l’Europe est-elle loin du compte ? La déficience des responsables y participe. Les responsables publics en charge du secteur bancaire européen, qui ont complètement sous-estimé la profondeur de la crise, semblent étrangement complaisant. Et pour entendre aux USA des diatribes aussi ignorantes que celles du ministre allemand des Finances, il faut prêter l’oreille.... aux Républicains.
Mais il existe un problème plus profond : L’intégration économique et monétaire européenne a pris trop d’avance par rapport à ses institutions. Les économies de nombreux pays de l’Europe sont presque aussi étroitement liées que les économies des Etats des USA - et la plupart des pays européens partagent une monnaie commune. Mais contrairement à l’Amérique, l’Europe ne dispose pas des institutions à l’échelle du continent nécessaires pour faire face à une crise qui frappe le continent en son entier.
C’est l’une des principales raisons de l’absence de mesures financières : il n’existe pas de gouvernement qui soit à même de prendre la responsabilité de l’économie européenne dans son ensemble. Au lieu de cela l’Europe a des gouvernements nationaux qui sont peu enclins à s’endetter fortement pour financer une relance qui produira la plus grande partie - sinon tous - de ses résultats pour les électeurs d’autres pays.
On pourrait s’attendre à ce que la politique monétaire soit plus énergique. Après tout, s’il n’y a pas de gouvernement européen, il existe une Banque Centrale Européenne. Mais la BCE ne ressemble pas à la Fed, qui peut se permettre de sortir du cadre établi, car elle est soutenue par un gouvernement national unifié - un gouvernement qui a déjà agi afin de partager les risques induits par l’audace de la Fed, et ne manquera pas de couvrir les pertes de la Banque Centrale si ses efforts pour débloquer les marchés financiers tournent mal. La BCE, qui doit répondre de ses actes devant des gouvernements qui se querellent souvent, ne peut pas compter sur le même niveau de soutien.
L’Europe, en d’autres termes, se révèle structurellement faible en temps de crise.
Le plus grand problème est celui du sort de ces économies européennes qui ont connu un boom du à l’environnement de l’argent facile existant il y a peu, telle l’Espagne, en particulier.
Durant la majeure partie de la dernière décennie, l’Espagne a été la Floride de l’Europe, et son économie a été dopée par un énorme boom immobilier spéculatif. Comme en Floride, ce boom s’est transformé en faillite. Aujourd’hui, l’Espagne doit trouver de nouveaux secteurs d’emplois et sources de revenus pour remplacer les destructions d’emplois dans le secteur de l’immobilier.
Par le passé, l’Espagne aurait tenté d’obtenir une amélioration de sa compétitivité par une dévaluation de sa monnaie. Mais aujourd’hui, avec l’euro, la seule façon d’améliorer sa situation semble résider dans le processus destructeur des réductions de salaires. Ce processus aurait été difficile dans le meilleur des cas, il sera presque incroyablement douloureux si, comme cela semble très probable, l’économie européenne dans son ensemble est déprimée et se dirige vers la déflation pour les années qui viennent.
Cela veut-il dire que l’Europe a eu tort de laisser grandir une intégration si étroite ? Est-ce que cela signifie, en particulier, que la création de l’euro a été une erreur ? Peut-être.
Mais l’Europe peut encore prouver que les sceptiques ont tort, si ses hommes politiques commencent à faire preuve de plus de responsabilité. Le feront-ils ?

Economie
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