Alors que s’ouvre la semaine du développement durable, Corinne Lepage rappelle à quel point ses enjeux sont sans commune mesure avec un usage superficiel et communicationnel du terme. Car la soutenabilité requiert une véritable transformation de notre modèle de développement, qui ne sera entamée que « lorsqu’il sera plus intéressant d’investir sur le long que sur le court terme, qu’il sera plus intéressant de favoriser le local et les PME plutôt que les multinationales qui ne poursuivent qu’un intérêt de profitabilité et non de développement économique. »
Par Corinne Lepage, 30 mars 2009
La semaine du développement durable qui vient de s’ouvrir a pour mérite de contraindre les entreprises et les acteurs à faire le point sur les progrès qu’ils ont accomplis ou qu’ils comptent accomplir. Multipliant les salons et les manifestations, elle permet de découvrir les nouvelles éco-technologies, ce qui, dans la période de marasme actuelle, constitue incontestablement une bouffée d’oxygène.
Cependant, la crise de notre modèle de développement montre de la manière la plus crue, combien il est à l’opposé d’un modèle soutenable. Ainsi, l’exemple des salariés de Clairoix, à Compiègne, est une illustration parmi beaucoup d’autres de ce qu’est un développement non durable, ne serait-ce que parce que non seulement l’usine va fermer, mettant au chômage plus de 1000 salariés, sans, en l’état de solutions de reclassement, mais encore et surtout parce que l’immense patrimoine que constitue le savoir-faire technique du personnel de cette entreprise, acquis en partie avec un partenariat, pour l’innovation, avec l’université technologique de Compiègne, va se dissoudre sans possibilité d’être transmis.
Cette double perte, sociale et culturelle, est le résultat du caractère particulièrement non durable du modèle financier qui sous-tend cette entreprise. Filiale d’une entreprise elle-même propriété d’une grande fortune allemande, continental Compiègne est une entreprise bénéficiaire (17 millions d’euros de bénéfices l’année dernière) qui est victime d’une gestion financière calamiteuse qui a conduit la société holding à être débitrice de plus de 22 milliards d’euros, en raison de montage type LBO que la crise a anéanti. Où est le caractère soutenable aux deux sens du terme d’une telle organisation ?
Ainsi, parler aujourd’hui de développement durable a changé de sens. Il s’agit plus d’une formulation à la Jean Yanne du « tout le monde , il est beau, tout le monde il est gentil » qui veut concilier le social économique et l’écologique. Le greenwashing et la communication verte, qu’ils soient économique ou politique ont lamentablement échoué sur les rives de la réalité. Jusqu’à présent, et à quelques très rares exceptions près, notre développement est tout, sauf durable.
Nous pouvons enchaîner les semaines du développement durable les unes aux autres sans que cela ne change quoi que ce soit. D’une certaine manière, les comportements actuels des dirigeants qui continuent à prétendre à des rémunérations supplémentaires et exceptionnelles sans être moindrement gênés de procéder dans le même temps à des licenciements et de bénéficier de l’argent public contribue à faire de la logorrhée autour du développement durable une immense plaisanterie.
Mais une plaisanterie de très mauvais goût pour deux raisons.
elle risque de faire exploser en plein vol le seul modèle d’évolution possible en le décrédibilisant
elle laisse supposer que le seul objectif est un retour ex ante que les bénéficiaires du système veulent - pour des raisons évidentes - obtenir en faisant du développement durable un alibi commode.
C’est la raison pour laquelle il est impératif de revenir aux fondamentaux de la soutenabilité , c’est à dire de la pérennité du modèle de développement. Il va de soi que les bases de l’économie que sont les règles de la gouvernance et le système financier sont primordiales puisque ce sont elles qui par leur goût pathologique pour l’immédiateté, l’investissement de très court terme et la rentabilité immédiate ont délibérément tourné le dos à tout espoir de durabilité.
Le choix en faveur de l’économie verte, qui est le seul de nature à s’attaquer en même temps à la crise écologique et à la crise de l’économie réelle, ne pourra se faire que lorsqu’il sera plus intéressant d’investir sur le long que sur le court terme, qu’il sera plus intéressant de favoriser le local et les PME plutôt que les multinationales qui ne poursuivent qu’un intérêt de profitabilité et non de développement économique. Et surtout, lorsque la priorité sera donnée aux nouveaux secteurs de l’économie verte qui ne demandent qu’à se développer, nouveaux matériaux, énergies renouvelables, chimie verte, mobilité durable, réseaux intelligents...au lieu de renflouer en permanence les secteurs industriels les plus efficaces en terme de lobbyisme , qui ne visent qu’à se maintenir le plus longtemps possible , quel qu’en soit le prix social ou environnemental.
L’économie doit être mise au service de l’homme et pas le contraire.
Mais les règles du jeu ne pourront changer que pour autant que le rapport de forces changera et que l’Etat redeviendra le garant de l’intérêt général et non le défenseur d’un modèle profondément injuste et de plus en plus inéquitable et mortifère. Cela implique donc de revenir sur ce qu’est l’intérêt général et nous retrouvons là la définition d’une évolution soutenable. D’où le caractère essentiel à notre sujet de la question des libertés publiques et de l’agression à l’égard des contre-pouvoirs.
La désinformation, la régression de liberté de la presse, la déconstruction de la justice ont pour objectif de rendre impossible le changement de rapport de forces et donc de choix politique. Alors, oui à un développement authentiquement soutenable, qui traduit un changement de monde et offre le seul espoir réaliste de nous en sortir.
Non à un cache misère qui se transforme en alibi pour faire durer le système.

Economie
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