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Economie Idées
Mis à Jour le : 25 avril 2009  16:51
L’énergie est le véritable moteur de l’économie, par Michael Lardelli
25 avril 2009

Sommes nous victimes de l’illusion consistant à croire qu’une quantité d’énergie infinie est à notre disposition ? Le véritable moteur de la croissance, souligne Michael Lardelli, c’est la quantité d’énergie disponible. Dans les scénarios couramment utilisés, le renchérissement des énergies fossiles devrait permettre la rentabilisation de sources de plus en plus onéreuses en terme d’extraction. Mais qu’en sera-t-il du bilan énergétique global de l’humanité ? Serons nous à mêmes d’augmenter indéfiniment la ressource ? Dans cette équation, intervient la rentabilité énergétique. Celle-ci décroit avec le temps. Il faut de plus en plus d’énergie pour extraire des ressources primaires raréfiées et difficiles d’accès. Ainsi, si nous n’y prenons pas garde, nous pourrions nous trouver dans une situation de goulot d’étranglement énergétique, avec une quantité globale disponible stagnante - ou pire déclinante - une population qui continue à croître et élever son niveau de vie, et une auto-consommation du secteur énergétique devenant non négligeable. Dans une telle situation, les trajectoires de conversions aux nouvelles formes d’énergies seraient-elles soutenables ? Telles sont les questions posées par Michael Lardelli dans cet essai. Et elles méritent nous semble-t-il d’être entendues, même si l’on ne fait pas siennes toutes ses thèses - loin de là - pas plus que certaines affirmations contestables. Le lecteur jugera.

Par Michael Lardelli, Energy Bulletin, 23 avril 2009

Le comportement de nos dirigeants politiques ainsi que ceux des milieux économiques est fascinant à observer lorsqu’ils tentent de faire face à l’aggravation de la crise financière mondiale. Ce qui apparaît clairement, c’est qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe réellement. Leur cécité s’explique par une confusion au sujet de ce qui permet réellement la croissance économique. L’illusion partagée est que l’argent fait tourner le monde.

Comme les valeurs des actifs et des actions s’effondre on nous parle de déflation. Beaucoup de nations tentent d’y parer par l’augmentation de leur masse monétaire. Ce faisant on semble avoir oublié le fait le plus fondamental sur l’argent que l’on nous ait enseigné à l’école - qu’il s’agit d’un moyen d’échange. L’argent permet des accords sur la « valeur » relative (quelle quantité d’une chose sera échangée pour telle autre) mais n’a aucune valeur intrinsèque elle-même. C’est simplement un mécanisme qui permet la circulation de la « vraie chose ». Et donc lorsque s’effondre l’économie quel est cette « vraie chose » qui disparaît ? Elle peut se résumer en un seul mot - énergie.

L’énergie est tout

Aucune chose vivante ou manufacturée n’existe sur cette planète sans énergie. Elle permet aux fleurs comme aux êtres humains de se développer. Nous avons besoin d’énergie pour extraire des minerais et du pétrole comme pour couper du bois et pour transformer alors ceux-ci en produits finis. Sans énergie les marchandises n’existeraient pas, aussi nous pouvons considérer chaque produit en tant que contenant de « l’énergie incorporée ». Ainsi la définition la plus fondamentale de l’argent est que c’est un mécanisme pour permettre l’échange et l’attribution de différentes formes d’énergie. L’économie est énergie.

La source d’énergie la plus importante dans l’économie mondiale, ce sont les hydrocarbures - molécules composées d’ atomes d’hydrogène et de carbone. Les petites molécules d’hydrocarbure forment des gaz tels que le gaz naturel. De plus grandes forment le liquide que nous connaissons en tant que pétrole brut. Des hydrocarbures peuvent être brûlés pour fournir l’énergie calorifique aux groupes électrogènes et aux moteurs. Presque tout le transport repose sur l’énergie liquide des hydrocarbures. Ils sont également incroyablement nécessaires pour fabriquer les matières plastiques. Il est difficile de trouver actuellement un produit manufacturé qui n’inclurait pas de plastique. Le pétrole et le gaz naturel fournissent presque les 2/3 de l’énergie utilisée dans l’économie mondiale. Une manière plus simple de dire la même chose, c’est que les hydrocarbures représentent les 2/3 de l’économie mondiale.

Jusqu’à récemment (environ 2005) l’économie mondiale a connu une croissance permanente. Le nombre d’êtres humains a augmenté, ce qui a nécessité une plus grande production de nourriture, d’habillement et de logement - les fondamentaux. De plus, bon nombre d’entre nous ont employé plus d’énergie que jamais auparavant - pour voyager plus loin, pour manger plus de nourriture, pour acheter des vêtements supplémentaires et pour améliorer notre habitat. Jusqu’en 2005 nous avons pu augmenter notre consommation d’énergie pour satisfaire cette demande. Nous avons été capables - avec des interruptions occasionnelles - durant les 150 dernières années. Cependant, à partir de 2005 nous ne sommes plus parvenus à augmenter notre approvisionnement énergétique. En d’autres termes nous ne pouvions plus faire croître l’économie mondiale.

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  (D’après Höök, Hirsch et Aleklett- 2009 : taux de déclin des gisements géants de pétrole et leur influence sur la production de pétrole du monde. Politique énergétique, en cours d’impression. Depuis la mi-2004, la production est restée dans une bande de fluctuation de 4 pour cent qui montre que la nouvelle production a seulement pu compenser le déclin de la production déjà existante.)

L’approvisionnement en pétrole n’a plus progressé à compter de 2005 et il est maintenant en régression. Il ne s’agit pas de dire que nous n’avons pas essayé de faire croître l’économie mondiale après 2005. Mais une grande partie de l’expansion qui s’est produite était une illusion. Dans nombre de nations industrialisées beaucoup d’ « argent » a été créé (en augmentant la masse monétaire et par d’autres moyens) mais cela n’a pas correspondu à une augmentation de l’utilisation d’énergie, et donc de la « vraie chose ». Ceci est mis en lumière par ce qui s’est produit aux Etats-Unis, où le taux de création monétaire a augmenté considérablement après 2005 [1] :

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  shadowstats.com

Dans le même temps, l’économie des USA a commencé à se contracter de façon croissante. Si vous ignorez la manière dont le gouvernement des USA manipule sa méthode de calcul du PIB pour maintenir une image plus attrayante, vous pouvez constater que l’économie des USA s’est en fait contractée depuis 2005 [2] :

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  shadowstats.com

La Chine est parvenue à se développer jusqu’à récemment en réclamant une proportion plus importante de la production mondiale de pétrole désormais stagnante. Ce qui fut un facteur significatif dans l’augmentation de la demande, et donc du prix, du pétrole. La Chine a également augmenté rapidement sa production d’électricité à partir du charbon. De fait, c’est le charbon qui fournit à la Chine la majeure partie de son énergie (voir le secteur violet dans la figure ci-dessous) :

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Le monde dans son ensemble pourrait essayer de se tourner vers le charbon pour continuer à augmenter sa production énergétique. Cependant, les Etats-Unis (la plus grande nation productrice de charbon du monde) a déjà atteint son pic de production nette d’énergie par extraction de charbon en dépit du fait que son tonnage extrait total augmente. On s’attend à ce que la production de charbon mondiale atteigne son pic avant 2030 [3] et qu’elle ne dépasse que ponctuellement les niveaux actuels. Le charbon assure actuellement seulement 25 pour cent de l’énergie mondiale et donc ne compensera pas le déclin de l’énergie fournie par le pétrole :

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Où allons-nous ?

Chaque fois qu’un homme politique parle du « sentiment » du marché, ou bien énonce que le marché a besoin de « confiance » pour se rétablir, il admet en réalité que la pseudo-science économique ne fournit aucune prévision fiable quand au comportement du marché. Si les sciences économiques étaient réellement une science, elles auraient développé progressivement un ensemble de théories où seules celles qui fournissent des prévisions fiables de ce comportement se seraient maintenues et où les idées inopérantes à ce sujet auraient été rejetées. Apparemment ce n’est pas ce qui s’est produit. (comme l’article du Scientific American le décrit, « L’économiste est nu ».

Par contre, chimie et physique peuvent fournir des prévisions très fiables sur le comportement des systèmes. Les lois de la thermodynamique nous indiquent que l’énergie détermine ce qu’un système peut et ne peut pas faire.

L’un des plus grands contrastes entre les sciences économiques et la science apparaît dans leurs vues respectives de la future production d’énergie. Beaucoup d’ « économistes spécialistes de l’énergie » croient que la disponibilité déclinante de l’énergie en fera monter le prix et que ceci attirera l’investissement pour stimuler le développement de nouvelles et alternatives sources d’énergie. Ainsi l’ « intelligence » du marché permet qu’une crise énergétique se résolve d’elle même et qu’il n’y ait aucune limite finale à la quantité d’énergie que puisse utiliser l’humanité. Cependant, si nous regardons l’économie comme un système thermodynamique (puisque « l’économie est énergie ») nous dirions qu’un prix élevé de l’énergie mène à ce qu’une plus grande part de la production actuelle d’énergie soit attribuée à la production d’énergie supplémentaire. Mais il y a un problème - l’investissement énergétique exigé pour cette nouvelle production d’énergie provenant de sources enfouies augmente avec le temps. (Voir mon essai, « la terre comme pudding magique » sur On Line Opinion, pour une explication plus détaillée.)

Aucune source d’énergie ne sera exploitée si l’énergie qu’elle rapporte est moindre que l’investissement énergétique exigé pour l’exploiter. Quand une source d’énergie finie est trouvée qui rapporte un bénéfice d’énergie (par exemple des combustibles fossiles), la partie la plus facile à produire de cette ressource (exigeant le moindre investissement énergétique) est extraite d’abord puisqu’elle fournit le plus grand bénéfice net d’énergie. Alors que cette ressource finie s’épuise elle devient de moins en moins énergétiquement profitable puisque de plus en plus d’énergie doit être investie pour fournir progressivement moins d’énergie. Finalement aucune énergie ne peut être plus être extraite à partir de cette ressource.

La production énergétique mondiale est maintenant en déclin, et la rentabilité de la production énergétique diminue simultanément. Ceci signifie que la part d’énergie nette disponible pour soutenir des activités autres que celle de la production d’énergie diminuera beaucoup plus rapidement que la production énergétique totale. Nous approchons « une falaise d’énergie nette » qui devient très préoccupante quand moins de cinq unités d’énergie sont produites pour chaque unité d’énergie investie :

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  (D’après Euan Mearns sur europe.theoildrum.com. « ERoEI » signifie Energie Retournée sur Energie Investie. L’ERoEI pour la production de pétrole est tombé de 30:1 en 1970 à 11 à 18:1 en 2000.)

Nous pourrions probablement augmenter la production énergétique (« faire croître l’économie ") si nous nous engagions à réaliser préalablement des investissements énergétiques extrêmement importants dans les infrastructures requises pour l’énergie nucléaire et les renouvelables - « un programme d’urgence vitale ». En d’autres termes, pour arrêter le déclin de la production d’énergie (ou déclin économique) nous devons détourner une grande proportion de notre énergie pétrole restante vers des centrales nucléaires et des installations solaires etc. Il est très peu probable que cela se produise dans nos nations démocratiques puisque cette ponction exigerait de fortes réductions volontaires des niveaux de vie, en plein milieu d’une crise économique sérieuse qui va en s’empirant. Les appels à l’aide d’aujourd’hui (comme les allocations de chômage, les renflouements de compagnies) annihilent toute possibilité future d’amélioration du niveau de vie. Les programmes d’urgence vitale ne peuvent fonctionner que lorsque la population d’une nation a littéralement un pistolet pointé sur la tête. Le déclin de la production d’énergie peut être un péril aussi mortel que bien d’autres mais, tout comme le changement climatique, ses effets sont lents et la plupart des gens ne comprennent pas assez la problématique de l’énergie pour s’en effrayer.

Il y a un certain nombre de conséquences qui découlent de cet enchaînement logique. Elles sont très différentes de ce que les économistes disent :

1) L’économie mondiale se contractera pendant au moins les 50 années à venir puisque la production de pétrole diminue, dès lors que le pétrole représente une proportion aussi importante de l’énergie mondiale utilisée et que c’est elle qui permet la production des autres formes d’énergie (par exemple l’extraction du charbon). Il peut y avoir une croissance économique locale et provisoire pour certaines régions disposant de concentrations locales d’énergie disponible mais, dans l’ensemble, la contraction sera la règle.

2) Les gouvernements peuvent essayer furtivement de détourner l’investissement énergétique nécessaire pour les infrastructures d’énergie renouvelable et nucléaire en ponctionnant le reste de l’économie. Ils peuvent faire cela par l’impression d’argent additionnel, puis en utilisant cet argent pour les investissements d’infrastructures de production d’énergie. Cependant, en faisant ainsi ils n’auront pas changé la quantité d’énergie dans l’économie. Tout ce qu’ils auront fait sera de diluer la contre-valeur d’énergie de chaque unité de devise. La valeur nominale de la richesse dans le reste de l’économie (la part non énergétique des infrastructures) n’a pas changé, mais la richesse réelle en termes d’énergie dans le reste de l’économie a diminué dès lors que de l’énergie a été détournée hors de ce secteur.

3) Une fois que la production d’énergie est en régression, le mensonge économique dominant actuel qui proclame que chacun peut devenir de plus en plus riche n’est plus soutenable. Dorénavant la richesse accrue d’une personne ne peut seulement advenir qu’aux dépens de la pauvreté accrue de quelqu’un d’autre. En fait, c’est pire qu’un jeu à somme nulle puisque l’économie ne faillit pas simplement à se développer - elle se contracte en réalité au fur et à mesure que le nombre de consommateurs (la population) augmente. Nous sommes arrivés à une fourche du chemin où nous pouvons soit partager la richesse (énergie) en voie de contraction d’une manière égalitaire, soit la voir se concentrer dans les mains de quelques uns au détriment de nombreux autres. Certains commentateurs financiers affirment que les renflouements des institutions financières aux Etats-Unis ainsi que l’impression inflationniste d’argent sont un exemple de transfert continu de la richesse à l’élite. Vu la forte stratification sociale de nos sociétés, nous prendrons le plus probablement la voie de l’inégalité.

4) Puisque les gouvernements et les milieux économiques ne réaliseront pas les investissements nécessaires en infrastructures de production d’énergie, il sera laissé aux individus et aux communautés locales de faire face au déclin de l’énergie disponible. En tant qu’individus nous pouvons réduire significativement nos besoins en énergie (notre dépense d’argent) en cultivant notre propre nourriture, en vivant plus près de notre lieu de travail et ainsi de suite. Cultiver notre propre nourriture est, naturellement, une méthode pour capturer l’énergie solaire, et donc une méthode pour gagner un revenu énergétique. Cette énergie incorporé en nourriture peut alors être échangée pour d’autres formes d’énergie incorporée telles que des articles fabriqués par d’autres. Pour les êtres humains, la nourriture est la monnaie finale.

John Michael Greer a récemment écrit un excellent article expliquant comment faire face au déclin de l’économie mondiale. Lisez-le et suivez ses bons conseils (et si vous prenez vos futures décisions en vous basant sur l’avis des économistes, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes).

Michael Lardelli est Senior Lecturer en génétique à l’université d’Adelaïde. Depuis 2004 c’est un militant de la prise de conscience de l’impact du déclin de la production d’énergie résultant de l’épuisement du pétrole.


Publication originale On Line Opinion via Energy Bulletin, traduction créative commons par Patrice Barbot.

[1] Ces affirmations sont pour le moins contestables. La production tous liquides est effectivement restée plate aux alentours de 84,5 mb/j de 2005 à 2007, mais en 2008 elle a atteint 85,4 mb/j. Source : EIA. De la même façon, l’affirmation d’un pic de croissance de la masse monétaire à partir de 2005 ne correspond pas aux données observables. C’est à partir de 2001, avec la baisse des taux US, que cette croissance a commencé à s’accélérer mondialement (voir Etude Natixis, graphique 17a). Aux USA, l’envol de M3 date de 1995 (voir Fed M3) Il faut noter cependant que depuis 2006, la Fed a interrompu la publication de M3. Le site Shadow Stats reconstruit désormais cet indicateur. (ndlr)

[2] Le site Shadow Stat maintient un indice des prix conservant les anciennes métriques utilisées, et en particulier ne prenant pas en compte les pondérations « hédonistes » introduites par la commission Boskin, et qui ont pour résultat de sous estimer l’inflation réelle. De ce fait, le déflateur applicable est augmenté d’autant, et le PIB diminué en conséquence. Il s’agit là de données estimatives, construites par un site qui se veut polémique, et qu’il convient donc de considérer avec les réserves d’usage.

[3] Les ressources actuelles toutes catégories confondues sont évaluées à 930 milliards de tonnes, soit aux alentours de 140 ans au rythme de la production actuelle, mais ce chiffre a connu une abrupte révision à la baisse. Il était de 188 en 2002. Source : (World Energy Council via The Oil Drum. Comme pour le pétrole, l’estimation des réserves ne provient pas de sources indépendantes et a fait l’objet de plusieurs révisions spectaculaires ces dernières années, passant de 1 174 milliards de tonnes en 1990 à 1083 en 2000 et 930 milliards en 2006. source EIA. L’ONG Clean Energy Ressource a publié en février 2009 un rapport dans lequel elle estime qu’aux USA, les réserves réellement exploitables ne couvriraient que 20 à 30 ans de consommation. (ndlr)



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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2680
 
 
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