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Mis à Jour le : 4 mai 2009  16:45
Le symptôme de la déflation salariale, par Paul Krugman
4 mai 2009

Face à la crise, les travailleurs américains acceptent de plus en plus - volontairement ou sous la contrainte - de réviser les salaires ou les avantages sociaux à la baisse en espérant ainsi sauver leur emploi. La hausse anémique des rémunérations à l’embauche au dernier trimestre - plus 0,2% seulement - fait craindre à Paul Krugman que ne s’installe une spirale déflationniste des revenus, à l’image de ce qu’avait connu le Japon, où les rémunérations avaient perdu 1% par an entre 1997 et 2003. Ce mécanisme, rappelle-t-il, relève de ces paradoxes nombreux en macroéconomie où un comportement sacrificiel, en apparence raisonnable à l’échelle individuelle, s’avère désastreux lorsqu’il est adopté par tous. Une remarque : ne pourrait-on analyser la course compétitive au moins disant salarial sous la pression concurrentielle mondialisée comme une manifestation du même phénomène ?

Par Paul Krugman, New York Times, 3 mai 2009

Certaines baisses de salaires, comme celles concédées par les salariés de Chrysler sont la contrepartie de l’aide fédérale. D’autres, comme l’accord en cours de négociation sur une réduction des salaires ici, au New York Times, sont le résultat de discussions entre les employeurs et les travailleurs syndiqués. D’autres enfin, reflètent la réalité brutale de la faiblesse du marché du travail : les salariés n’osent pas protester quand les paies sont réduites, car ils ne pensent pas pouvoir changer d’employeur.

Cependant, quelles qu’en soient les circonstances, la baisse des salaires est le symptôme d’une économie malade. Et ce symptôme peut aggraver l’état de santé de l’économie.

Commençons par le principal : les anecdotes sur la baisse des salaires se multiplient, mais quelle est l’ampleur réelle de ce phénomène ? La réponse est : très importante.

Il est vrai que de nombreux travailleurs obtiennent encore des augmentations de salaire. Mais il y a par ailleurs suffisamment de réductions pour que, selon le Bureau des Statistiques du Travail, le coût moyen de l’embauche dans le secteur privé n’ait augmenté que de 0,2% au premier trimestre de cette année - la plus faible hausse jamais enregistrée. La situation du marché de l’emploi allant se dégradant, il ne serait pas du tout surprenant d’assister à un début de baisse des salaires plus tard dans l’année.

En quoi serait-ce néfaste ? Après tout, beaucoup de travailleurs acceptent des réductions de rémunération afin de sauver des emplois. Qu’y a-t-il de mal à cela ?

La réponse est fournie par l’un de ces paradoxes dont souffre notre aujourd’hui économie. Nous sommes victimes du paradoxe de l’épargne : l’épargne est une vertu, mais lorsque tout le monde cherche à épargner plus en même temps, l’effet produit est celui d’une dépression de l’économie. Nous sommes victimes du paradoxe du désendettement (deleveraging) : la réduction de la dette et le nettoyage des bilans sont une bonne chose, mais quand tout le monde essaie de vendre des actifs et de rembourser ses dettes en même temps, le résultat c’est une crise financière.

Et nous pourrions être confrontés bientôt au paradoxe des salaires : les employés d’une entreprise peuvent contribuer à sauver leur emploi en acceptant des salaires plus bas, mais lorsque l’ensemble des employeurs réduisent en même temps les salaires, cela se traduit par une hausse du chômage.

Voici comment fonctionne ce paradoxe. Supposons que les travailleurs de la Société XYZ acceptent une réduction de salaire. Cela permet aux dirigeants de réduire les prix de XYZ, rendant ses produits plus compétitifs. Les ventes augmentent, et un nombre plus important de travailleurs peuvent garder leur emploi. Ainsi, on pourrait croire que des réductions de salaire augmentent l’emploi - ce qu’ils font au niveau d’une seule entreprise.

Mais si tout le monde décide d’une réduction de salaire, personne n’y gagne un avantage compétitif. L’économie ne bénéficie donc aucunement de ces baisses. Dans le même temps, elles peuvent aggraver les problèmes de l’économie sur d’autres fronts.

En particulier, la baisse des salaires, et donc la baisse des revenus, aggrave le problème de l’endettement excessif : les remboursements mensuels ne diminuent pas en relation avec la fiche de paie. L’Amérique est entrée dans cette crise avec un ratio de dette des ménages relativement au revenu à son plus haut niveau depuis les années 1930. Les ménages tentent de réduire cet endettement en épargnant plus qu’ils ne l’avaient fait depuis une décennie - mais si les salaires chutent, ils sont alors à la poursuite d’une cible mobile. Et l’augmentation du fardeau de la dette va exercer une pression baissière sur les dépenses de consommation, maintenant l’économie déprimée.

Les choses sont pire encore lorsque les entreprises et les consommateurs s’attendent à voir baisser les salaires dans le futur. John Maynard Keynes l’a clairement exprimé, il y a plus de 70 ans de cela : « l’effet d’une attente d’une baisse des salaires de par exemple 2% au cours des prochaines années sera à peu près équivalent à celui d’une augmentation de 2% du montant des intérêts à payer pour la même période. » Et une augmentation du taux d’intérêt réel est la dernière chose dont notre économie ait besoin.

Les préoccupations liées à la baisse des salaires ne relèvent pas seulement de la théorie. Le Japon - où les salaires du secteur privé ont diminué en moyenne de plus de 1% par an de 1997 à 2003 - est un cas d’école illustrant la façon dont la déflation des salaires peut contribuer à la stagnation économique.

Alors, que devons-nous conclure de ces nouvelles preuves d’un affaissement des rémunérations en Amérique ? Principalement que la stabilisation de l’économie ne suffit pas : nous avons besoin d’une véritable reprise.

On a beaucoup parlé ces derniers temps des signes de reprises et autres clignotants verts, et il existe en effet des indications que la situation économique qui a commencé à se dégrader fortement à l’automne dernier puisse se stabiliser. Le Bureau National de Recherche Economique pourrait même déclarer la récession terminée à la fin de cette année.

Mais le taux de chômage est presque certainement toujours en hausse. Tout les signaux présagent d’un terrible marché de l’emploi durant de nombreux mois, voire les années à venir - et c’est une configuration classique pour la poursuite de réductions salariales, qui à leur tour, maintiendraient l’économie en état de faiblesse.

Pour briser ce cercle vicieux, nous avons essentiellement besoin de faire plus : plus de relance, une action plus décisive sur les banques, plus de créations d’emplois.

Donnons crédit au président Obama pour ce qui lui est dû : lui et ses conseillers économiques semblent avoir éloigné l’économie de l’abîme. Mais le risque que l’Amérique se transforme en un nouveau Japon - et que nous devions affronter des années de déflation et de stagnation - semble en tout cas s’être accru.


Publication originale New York Times, traduction Contre Info


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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2699
 
 
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