Contre Info · info
Les infos absentes des prompteurs de JT  
Environnement Climat
Mis à Jour le : 24 septembre 2009  16:37
Climat : pour notre génération, l’heure du choix est arrivée, par Johann Hari
24 septembre 2009

Risquer l’effondrement de la civilisation sous les coups de boutoir du changement climatique ou s’engager résolument et sans plus attendre dans la tâche herculéenne mais enthousiasmante de la conversion aux énergies nouvelles, voila l’alternative à laquelle notre génération doit faire face, écrit Johann Hari. Entrerons-nous dans l’histoire au titre des pires représentants de l’espèce humaine, ceux qui savaient, avaient les moyens et les connaissances requises pour agir, mais se seront contentés d’assister, impuissants et résignés, à la catastrophe annoncée ? Ou bien saurons nous mobiliser les énergies nécessaires au sursaut ?

Par Johann Hari, The Independent, 23 septembre 2009

Nous sommes en ce moment à la fois tellement proches et cependant désespérément éloignés de pouvoir guérir cette fièvre dont souffre la terre. Les dirigeants du monde, rassemblés hier à New York pour discuter du réchauffement de la planète provoqué par l’homme, sont réunis dans un bâtiment des Nations Unies qui aura bientôt les pieds dans l’eau s’ils échouent. Ils savent tous ce qui va arriver : les scientifiques le leur ont dit clairement et de façon insistante.

Avec un réchauffement climatique atteignant jusqu’à 2,4°C, toutes sortes de choses terribles vont se produire - par exemple, des États iliens du Pacifique Sud seront submergés. Mais nous pouvons y mettre un terme. Si nous stoppons les émissions de gaz à effet de serre, la température se stabilisera. Mais si nous dépassons les 2,4°C, le réchauffement s’emballera, et nous n’aurons plus de bouton « Stop ». La forêt amazonienne va se dessécher et brûler, libérant ainsi tout le carbone stocké dans les arbres. Les énormes quantités de gaz à effet de serre emprisonnés en Arctique seront vomies dans l’atmosphère, et les 3°C se transformeront inéluctablement en 4°C, puis 5°C, et la planète deviendra rapidement un lieu que nous ne reconnaitrons plus.

Pour rester du bon côté de ce point de non retour climatique, les émissions mondiales doivent commencer à diminuer en 2015 - dans à peine six ans - et avoir baissé de 85% en 2050. Nos dirigeants doivent se mettre d’accord lors des pourparlers sur le climat qui auront lieu à Copenhague en décembre. Le débat scientifique est terminé. Les réponses sont connues. De fait, chacun des dirigeants rassemblés à New York pouvait hier ressentir de quoi serait fait cette solution : elle réside dans l’incroyable puissance du soleil.

Chaque jour, le soleil bombarde notre planète avec 9 000 fois plus de puissance que nous n’en avons besoin pour faire rouler toutes les voitures, chauffer toutes les maisons, et alimenter tous les appareils électriques sur la terre. Si nous parvenons à capter ne serait-ce qu’une fraction de 1% de celle-ci, nous pourrions nous débarrasser des combustibles fossiles et la fusion nucléaire appartiendrait à l’histoire. La technologie existe. Elle est là, elle nous attend. Le professeur Anthony Patt a calculé que tous les besoins énergétiques de l’Europe pourrait être couverts par la technologie de concentration de l’énergie solaire sur une surface équivalente à 0,3% du désert du Sahara - de la grandeur de la Belgique. Un consortium de sociétés allemandes est impatient de lancer cette opération. Elles ont juste besoin de fonds. Cela en nécessite beaucoup - 50 milliards de dollars - mais ce n’est rien en regard de ce que coûterait la chasse aux dernières gouttes de pétroles dans des zones ravagées par la guerre, ou ce qui serait nécessaire pour nous protéger d’une crise climatique planétaire.

Chaque continent est face au même choix. Les besoins en énergie de l’ensemble des Etats-Unis pourraient être satisfaits en couvrant 200 kilomètres carrés de ses déserts inhabités avec des installations solaires : le coût serait équivalent à environ 10 ans de facture pétrolière, et permettrait d’éviter les guerres, les tyrannies, ou la montée de l’islamisme. La Chine et l’Inde disposent de solutions similaires. Il est possible d’atteindre ce but, en déployant des efforts aussi grands que ceux qui nous avons accomplis pour vaincre le nazisme. Nous pourrions nous aussi être une grande génération - celle qui allait à sa perte, avant de se rassembler en un grand effort collectif afin de changer de cap. Nous laisserions alors derrière nous une civilisation verte, devenue plus légère, et qui pourra durer des millénaires.

Au lieu de quoi, nos dirigeants continuent de bricoler avec les vieilles technologies sales, trop enfermés et emplis de confusions pour inventer une issue par le haut. En Grande-Bretagne, nous retournons aujourd’hui au charbon, avec une exploitation minière en augmentation de 15% par rapport à l’an dernier. Le professeur Jim Hansen de la Nasa, qui est l’un des climatologues les plus réputés au monde, nomme les centrales au charbon des « usines de mort » qui condamnent des millions d’hommes à la noyade ou à la faim. Toute l’Europe laisse le secteur de l’énergie solaire dépérir : la plus grande entreprise allemande d’énergie solaire, Q-Cells, a vu le cours de son action passer 100 à 10 euros en une année. L’autre leader sur ce marché, l’Espagne, a connu un repli tout aussi désastreux.

La Banque mondiale, qui reçoit 400 millions de livres payés par vos impôts chaque année, assure la promotion de ce futur plein de suie dans le monde entier. Elle vient d’accorder 5 milliards de dollars d’aide aux pays pauvres pour construire les centrales qui provoqueront leur perte. Elle a même financé la principale source d’émissions de gaz à effet de serre sur terre - une centrale au charbon dans l’Etat du Gujarat, à l’ouest de l’Inde.

Comment peut-on décemment défendre une telle position ? Les gouvernements américain et européens ont développé ensemble le fantasme que le charbon pourrait être rendu « propre » en « épurant » le carbone émis par les cheminées, puis en le stockant définitivement quelque part. Dans le monde réel, l’une des plus grandes usines pilotes de « charbon propre » en activité est la centrale électrique d’Hazelwood, située dans la vallée de Latrobe. Les captures représentent seulement 0,05% de ses émissions de carbone. Le professeur Howard Herzog, expert de renom pour cette technologie, a été récemment interrogé sur ce qu’étaient les chances qu’elle permette d’obtenir les réductions dont nous avons besoin. Sa réponse a été : « Zéro ».

Un petit nombre de gens gagnent beaucoup d’argent avec le charbon, le pétrole et le gaz. Une réorientation vers l’énergie fournie par le soleil, le vent et les vagues réduirait à rien les fortunes qu’ils ont dépensé - de sorte qu’ils sont prêts à payer des hommes politiques pour maintenir un système qui est en leur faveur, et à financer somptueusement à coup de milliards des campagnes de désinformation destinées à entretenir la confusion.

C’est aux États-Unis que l’on peut observer le plus nettement ce processus. Barack Obama est un homme extrêmement intelligent, qui a nommé comme conseillers certains parmi les meilleurs scientifiques au monde, chargés de lui expliquer ce va se passer. Mais il est piégé par un système politique plongé dans le pétrole jusqu’au cou. La Chambre des représentants, remplie d’élus serviles, a adopté un projet de loi nommé « Cap and Trade » [1] terriblement inadéquat, qui - si il fonctionnait parfaitement - permettrait de réduire les émissions de six pour cent en dessous des niveaux de 1990. Mais cela n’arrivera pas : pour de nombreuses sociétés pétrolières, les permis d’émissions qu’elles étaient censées acheter, leurs seront désormais donné gratuitement, et ne produiront aucune réduction des émissions. Et il n’est même assuré que ce projet de loi minimaliste soit adopté par le Congrès.

Dans le même temps, la Chine a indiqué qu’elle serait d’accord pour que soient décidées des mesures de réduction plus substantielles à Copenhague si le monde riche - qui est responsable de 90% de tous les gaz à effet de serre répandus dans l’atmosphère jusqu’à présent - accepte de donner un pour cent de son PIB chaque année aux pays pauvres pour qu’ils puissent s’adapter aux combustibles propres. On peut critiquer la dictature chinoise pour de nombreuses choses, mais pas dans ce cas. C’est une demande de simple justice et qui est raisonnable. Les pays pauvres n’ont que très peu de responsabilité dans cette crise, mais ce sont eux qui en ressentiront les pires effets les premiers. Ils méritent que nous les dédommagions. Cependant, l’Union européenne et les États-Unis ont condamné cette proposition pourtant sensée, la qualifiant de « totalement irréaliste ».

Serions-nous donc, en tant qu’espèce, condamnés à sombrer durant cette rupture historique entre un monde tirant son énergie des combustibles fossiles et un monde énergisé par le soleil ? Est-ce que les fossiles découverts dans quelques millions d’années montreront que nous étions tout simplement trop irrationnels et trop primitifs pour faire ce saut ?

Si nous succombons au désespoir et nous contentons d’attendre d’un air maussade que l’effondrement se produise, il en sera ainsi. Ensuite, nous n’aurons plus d’autre choix que d’essayer de survivre le mieux possible dans un paysage radicalement transformé. Mais il existe encore une étroite fenêtre durant laquelle la raison peut l’emporter - et je crois, peut-être déraisonnablement, que c’est encore possible. Il faudra un mouvement de masse mondial d’une ténacité extraordinaire, exerçant partout des pressions sur les gouvernements et submerge les imbéciles du fossile. On peut encore écrire l’histoire du 21ème siècle, pour passer de l’effondrement promis à une histoire où l’espèce invente une façon de vivre avec son écosystème, plutôt que contre lui.

Cela peut être fait. Cela doit être fait. Le sommet de Copenhague se déroulera dans trois mois. A cette occasion, et dans les années qui vont suivre lorsque l’accord sera mis en œuvre, nous allons apprendre quelque chose de profond sur nous-mêmes. Sommes-nous une grande génération - ou la pire de toutes ?


Publication originale The Independent, traduction Contre Info

[1] Loi visant à limiter et monnayer les droits d’émission - ndt


Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2802
 
 
Dans la même
Rubrique
Dans l'Actualité
 
 

Contre Info - Un Autre Regard sur l'Actualité