Si certains sont tentés de prédire un retour de l’Etat après la faillite gigantesque qu’a provoqué le libre jeu des marchés, Jean Claude Werrebrouck nous met en garde contre toute interprétation trop rapide voyant dans les remises en causes actuelles l’amorce d’un retour de balancier nous éloignant de l’« ordre spontané » des marchés et nous ramenant à l’« ordre organisé » par les institutions. Au contraire, nous dit-il, « la dimension idéologique des ordres spontanés disparait - ou se cache - désormais derrière les apparences de la rationalité. Il ne s’agit plus de dire que le marché libre est supérieur à la tyrannie administrative, il s’agit de rendre obligatoire le bon fonctionnement du marché : une injonction à rester libre en quelque sorte. » Cette évolution, justifiée au nom de la rationalité, aurait aussi pour conséquence d’entériner la disparition du politique, avertit-il.
Par Jean Claude Werrebrouck, 3 mars 2009
Retour triomphal de Keynes ou banal maintien de l’ordre public ?
Les libéraux croyaient voir dans la mondialisation le plein épanouissement de la liberté et suivaient en cela l’utopie hégélienne de la fin de l’histoire chère à Fukuyama. Ils voyaient surtout la fin du politique et de ce qu’il représentait : l’ordre organisé. Ils souffrent sans doute aujourd’hui de voir ceux d’entre-eux en charge de la gestion de la crise, c’est-à-dire des gouvernements, se transformer en dociles mécaniciens keynésiens. Souffrance accrue du fait que leur propre explication de la crise ne semble guère écoutée des nouveaux mécanos de la tuyauterie keynésienne. Pour autant, qu’ils se rassurent : le grand retour de l’Etat n’est pas celui de Keynes et les mécanos ne cherchent pour le moment, qu’à maintenir l’ordre public partout où c’est encore possible. Le processus de deleveraging est loin d’être terminé et pouvait mal se terminer : l’effondrement monétaire planétaire. Par les garanties prises dans la hâte, par les recapitalisations...peut-être par les nationalisations partielles ou totales, partout dans le monde, les mécanos ont réussi, et continuent de réussir, à empêcher le retour de la barbarie. Qu’ils en soient remerciés. Il est d’ailleurs étonnant que la littérature n’ait jusqu’ici jamais évoqué le risque de retour de la barbarie dès l’automne 2008. Les choses sont pourtant évidentes : que se passe-t-il dans un ordre spontané, donc un ordre marchand, quand l’outil assurant l’échange paisible, c’est-à-dire la monnaie disparait ? L’effondrement du système bancaire signifiait, sans les mécanos, la fermeture des banques... et les émeutes et pillages résultant de l’impossibilité d’échanger.
Aujourd’hui, même si le système bancaire s’effondre partout, les guichets des banques resteront ouverts et, au moins pour ce qui est du court ou moyen terme, la vie continuera. Les libéraux à la tâche - ceux de nombre gouvernements - ont dans la hâte veillé à l’essentiel : le maintien de l’ordre public par le maintien - même artificiel - de la ronde des échanges. Ils ne sont pas nécessairement keynésiens et rêvent encore du passage mythique des ordres organisés aux ordres spontanés. En cela Ils sont fidèles à la sagesse de Montesquieu et de son doux commerce, et savent que le maintien de la ronde des échanges est le plus sûr moyen de maintenir les hommes dans une posture relativement paisible. Le marché, lorsqu’il fonctionne bien, est un bon lieu de dressage des hommes : ils y perdent une partie de la violence naturelle qui les anime.
Simplement, les libéraux à la tâche viennent de se rendre compte que l’ordre spontané peut connaitre des défaillances et que le politique tant vilipendé car trop englué à leur goût dans le keynésianisme, était aussi le fil invisible qui pouvait maintenir l’ordre spontané.
Le retour de l’Etat n’est donc que le maintien de l’ordre public, et la nationalisation des banques ne sera là que pour rassurer les acteurs : convertir les titres préférentiels du trésor US chez Citigroup en actions ordinaires ne relève pas d’un projet économique, mais de la volonté d’ajuster un simple ratio de solvabilité jugé trop risqué car pouvant alimenter une éventuelle panique. Il ne s’agit pas de donner du sens mais de maintenir l’ordre.
L’utopie post-politique comme dépassement des ordres hayékiens.
La logique du maintien de l’ordre comme simple évitement d’un désordre aboutit, dans le monde des apparences, à extirper les dimensions idéologiques des ordres hayékiens. L’ordre spontané, quoiqu’automatique, car reposant sur les ressorts du marché, et moins chargé de sens que l’ordre organisé, bénéficiait d’une base idéologique solide : la liberté, en tant que premier des droits de l’homme, est un projet qu’il faut assurer avec cet outil essentiel qu’est la propriété. Et seul l’individu est en charge de construire son propre projet de vie.
Il semble pourtant que si l’on continue de vilipender le keynésianisme comme version civilisée des ordres organisés, la dimension idéologique des ordres spontanés disparait - ou se cache - désormais derrière les apparences de la rationalité. Il ne s’agit plus de dire que le marché libre est supérieur à la tyrannie administrative, il s’agit de rendre obligatoire le bon fonctionnement du marché : une injonction à rester libre en quelque sorte. Ce que Dardot et Laval appellent « l’ordo libéralisme ». L’économie politique s’était faite sciences économiques, elle se fait aujourd’hui simple injonction comportementale.
Bien sûr on veut, avec beaucoup de rigueur, maintenir ce bouclier de la liberté qu’est la propriété. En la matière, la stabilité monétaire est, et reste, fondamentale. Bien sûr, comme nous le disions, partout dans le monde, la planche à billets quitte déjà son grenier, mais tout est entrepris pour nier le risque d’inflation. La stabilité monétaire est le garant essentiel du respect des contrats, et s’est historiquement annoncée comme la victoire du libéralisme sur un keynésianisme honni, un keynésianisme qui, justement, n’a jamais respecté la rigueur des contrats. La stabilité monétaire est l’axiome de base de la grammaire libérale. Et si un jour - fort probable - se manifeste une nouvelle « euthanasie des rentiers », elle ne sera qu’un fort regrettable effet pervers.
Mais la stabilité monétaire, première annonce du dressage comportemental, n’est pas encore l’ordo libéralisme. Il y aura ordo libéralisme lorsqu’on légiférera sur les conséquences, souvent constatées, du fonctionnement des marchés libres, à savoir les ententes mais surtout les monopoles. Le monopole acquis, en respectant les droits de propriétés des acteurs sur les marchés n’est jamais condamné par les libéraux traditionnels qui savent que, de fait, le monopole sera toujours contesté par le marché. Et chacun sait, que beaucoup de monopoles sont aujourd’hui au cimetière. Les ordo libéraux vont plus loin et imposent la concurrence, comme naguère l’Etat pouvait imposer son monopole public. C’est évidemment le cas de la commission européenne, qui sous ses apparences libérales, impose la concurrence et plus encore impose de jouer au meccano, avec autant d’autorité qu’à l’époque des politiques industrielles. L’industrie de l’énergie en est un bel exemple.
Il y a ordo libéralisme, et donc obligation de respecter les lois du marché, lorsque constatant une rationalité trop limitée, des comportements opportunistes, des contrats incomplets, des asymétries d’informations, des relations d’agences troubles etc., se trouve mis en place tout une série d’outils propres à faire émerger la maximisation des gains à l’échange, telle que prévue dans les manuels de théorie économique. Dans le monde des apparences ces outils n’ont d’autre ambition que celle de la mise en œuvre de l’efficacité comportementale : qui pourrait raisonnablement s’opposer au projet d’aller plus loin dans la rationalité ? Et ces outils sont évidemment des règles qui viennent s’ajouter aux libres négociations qui, elles, s’appuient en théorie sur des règles simplement prohibitives, limitatives et intangibles, celles de l’ordre spontané. Ces règles, issues de la rationalité venant surplomber celles des ordres spontanés, n’ont-elles mêmes rien de spontanées. Elles ont un sens, celui d’une injonction, alors que les autres en sont dépourvues, puisqu’en théorie simple espace de liberté. Elles sous tendent par conséquent un véritable dressage des comportements, et correspondent parfois, à ce qu’on appelle le développement de la « soft law » face à la « hard law » en recul. Certaines de ces règles sont sans doute légitimes, notamment celles concernant les possibles passagers clandestins, les possibles externalités, etc.
D’autres, sans doute les plus nombreuses, posent la question de la liberté : peut-on forcer les hommes à être rationnels ? Surtout si l’on envisage le niveau politique que l’on voudrait aussi changer en marché forcé. Ainsi, peut-on adhérer aux thèses de l’école du « libéralisme paternaliste » qui avec Thaler et Sunstein propose de remplacer « le » politique par la politique des « nudges » ( les coups de pouce ou incitations) qui aurait l’avantage d’orienter les hommes, ces hommes parfois irrationnels, pulsionnels, animés de passions et affects divers, etc., vers les bonnes décisions ? L’Etat peut-il se transformer en dompteur bienveillant, sanctionnant et récompensant les bonnes décisions des citoyens ? Peut-on adhérer à nombre de thèses qui, bien qu’auréolées du prestige du prix Nobel (Hurwicz, Maskin et Myerson), en viennent à repenser le fonctionnement des marchés politiques, afin que les hommes respectent davantage les lois fondamentales de l’économie ? A-t-on le droit d’interdire la politique économique soupçonnée de polluer l’efficience des marchés ? A-t-on le droit au nom de la rationalité, d’envisager des dispositifs constitutionnels, rendant impossible le vote de budgets déficitaires par des gouvernements ? A un moment où certains - très peu nombreux - veulent encadrer le marché par une constitution économique (Jorion) la majorité des adeptes de la micro économie veulent encadrer le politique par réduction du champ de sa constitutionnalité, donc de sa légitimité.
Les thèses se fondant sur une théorie plus générale des incitations, qui peuvent parfois rejoindre aujourd’hui les sciences cognitives, sont en vogue et constituent aujourd’hui un axe essentiel de la recherche économique, recherche à vocation - on l’aura compris - normative. Nul besoin de préciser qu’elles sont déjà à l’œuvre, dans la recomposition du paysage financier d’après le désastre de la crise : les nouvelles réglementations du G20 seront largement déduites de ce nouveau paradigme. Elles sont discutables, car véhiculent l’idéologie d’un espace humain post-politique. Les hommes n’auraient plus à débattre, effectuer des choix sur des modes d’organisation, ne seraient plus des sujets citoyens, etc. et seraient simplement des acteurs, dont le comportement - grâce à un bon cocktail d’incitations - s’avère prédictible. Même les gouvernements se feraient dociles sous la férule d’une constitution simplement confectionnée de « nudges ».
La gestion de la crise des années 2010 ne sera pas aisée : le keynésianisme ne fait plus recette et ses nouveaux supporters manquent de conviction. L’ordo libéralisme peut-il prétendre à la nouvelle régulation du système, en invitant l’humanité à se déployer dans un espace post-politique ?

Sociétés
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