L’Union monétaire a mis fin à la capacité de nuisance déstabilisatrice de la spéculation sur les devises. Elle permet également de lisser les déséquilibres de balance extérieure. Mais cette sécurité a un prix. Les Etats sont désormais privés de la variable d’ajustement monétaire, et l’euro est devenu un lit de Procuste pour des économies aussi disparates que celles de l’Union. L’Allemagne elle-même en a fait la douloureuse expérience ces dernières années, en imposant une cure de rigueur aux salaires pour restaurer sa compétitivité internationale. Aujourd’hui, les pays du sud de l’Europe se voient recommander des mesures d’austérité dignes du FMI des heures les plus sombres, dont l’impact déflationniste est encore aggravé par le cours immuable et trop élevé pour eux de la monnaie unique. Evans-Pritchard, eurosceptique et libéral convaincu, prévoit un renforcement de l’extrême gauche, mais aussi une résurgence des tensions nationalistes en Europe. Il n’a sans doute pas tort. Au nom des vertus du marché, l’Union s’est refusée à organiser la convergence des politiques fiscales et sociales. A l’heure de régler la facture de la crise et des déséquilibres accumulés, se pose la question de la nature de l’Europe : club économique monétariste ou rassemblement de peuples unis par une solidarité de destins ?
Par Ambrose Evans-Pritchard, Telegraph, 20 décembre 2009 - extrait [1]
Le taux de chômage atteint 19% en Espagne (43% pour les jeunes) selon les données d’Eurostat. La Grèce se rapproche rapidement de ce niveau. Andreas Loverdos, le ministre du Travail grec, a annoncé que le taux de chômage avait franchi la barre des 18% durant ces deux derniers mois, avec la fin des aides financées par l’UE.
Cette situation va empirer. L’Europe du sud s’est vu ordonner des politiques d’austérité à la manière du FMI, mais sans les dévaluations à la mode FMI qui seraient nécessaires pour corriger les déséquilibres massifs qui se sont accumulés avec l’euro entre le Nord et le Sud. Les victimes sont piégées comme l’ont été la France et l’Allemagne avec l’étalon-or au début des années 1930, lorsqu’elles ont été éreintées par leurs choix déflationnistes.
Le système de l’Union Monétaire a condamné le Club Med à une dépression structurelle sans issue. La réponse de la chancelière allemande Angela Merkel - logique, mais politiquement absurde - consiste à évoquer une subordination des démocraties nationales afin de sauver l’euro. « La question qui se pose est : de quelle autorité l’Europe [dispose-t-elle] pour dire aux parlements nationaux ce qu’il faut faire, afin d’éviter de causer des dommages à l’Europe elle-même ? Les parlements nationaux ne veulent pas se voir dicter de telles choses, mais nous avons besoin de résoudre ce problème, » a-t-elle déclaré.
Il ne s’agit pas de voir là une tentative d’intimidation allemande, sans même parler d’un complot ourdi par Berlin. L’Allemagne subit elle aussi les évènements, comme tous les pays qui ont aveuglément rejoint l’Union Monétaire. Voici cependant une chancelière allemande parlant de « dicter » sa politique à un Parlement hellénique qui garde en mémoire l’occupation de l’Axe, le drapeau à croix gammée sur l’Acropole et les « Bataillons de Sécurité » tant haïs. Ni les syndicats communistes, ni les officiers de l’armée grecque, ne vont accepter sans réagir ces diktats.
Ces problèmes viendront sur le devant de la scène au cours des deux ou trois prochaines années. Lorsqu’elle a annoncé qu’elle rétrogradait à BBB+ la note attribuée à la Grèce, l’agence Standard & Poor’s a indiqué que la dette publique du pays atteindrait 138% du PIB d’ici 2012 (contre 99% l’an dernier).
Le FMI prévoit que l’activité économique de l’Espagne se contractera à nouveau de 0.7% l’année prochaine, et ce même en supposant une reprise mondiale. L’agence de notation Moody’s a rendu son verdict la semaine dernière en déclassant un tiers de toutes les obligations hypothécaires espagnoles.
L’Italie va cahoter sur son trajet de crise permanente, comme elle le fait depuis une décennie. Le pays a perdu 30% de sa compétitivité par rapport à l’Allemagne depuis la fin des années 1990.
Il naît dans le sud de l’Europe un état d’esprit d’impuissance nationale, le sentiment que les événements sont désormais hors de contrôle - et c’est bien le cas.
Les eurosceptiques ont affirmé dès le départ que l’Union Monétaire se révélerait au fil du temps impossible sans une union de la dette, et qu’une inévitable crise de l’euro serait utilisée (consciemment ou non) pour créer un gouvernement central de l’UE ; que les Etats faibles de la périphérie seraient réduits au statut de colonies et que, loin de renforcer les liens, l’Union Monétaire serait une cause d’acrimonie et pourrait rouvrir les plaies anciennes de l’Europe. Avaient-ils tort ?

Economie
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