Passée la première phase aigüe de la crise, la convalescence s’annonce pénible et douloureuse, tant étaient profonds et graves les déséquilibres de la période précédente. L’économie mondiale était tirée par l’inflation des actifs, la surconsommation américaine à crédit et le recyclage financier des déséquilibres, et elle ne repartira pas sur les mêmes bases. Certains Etats, à commencer par le Japon, plombés par le poids du sauvetage de la dette privée et le coût de la relance, sont menacés de sombrer dans un maelstrom de surendettement. Les écueils, nombreux, pourront-ils être évités ou provoqueront-ils de nouveaux naufrages ? Evans-Pritchard se livre au périlleux exercice des prévisions et dresse la carte des dangers, avec son habituel biais anti-européen.
Par Ambrose Evans-Pritchard, Telegraph, 4 janvier 2010
La contraction de la masse monétaire M3 aux États-Unis et en Europe au cours des six derniers mois pénalisera la reprise économique tout au long de l’année 2010, avec le déphasage habituel d’un an ou deux. Ben Bernanke sera pris au dépourvu, comme il l’a été à la mi-2008 lorsque la Fed a grillé un feu rouge en évoquant la possibilité d’une hausse imminente de son taux directeur. Ce fut l’erreur de trop qui a déclenché l’implosion de Lehman, d’AIG et du système bancaire occidental.
Lorsque le rallye boursier de 2009 se heurtera à cette grande muraille de Chine qu’est la surcapacité mondiale, il deviendra évident que nous sommes aux prises avec la dépression du 21e siècle - qui s’apparentera davantage à celle de la « décennie perdue » du Japon plutôt qu’a celles des années 1840 ou 1930, mais ne sera en rien comparable aux cycles observés depuis la fin de guerre froide. Les pays exportateurs (Chine, Allemagne, Golfe) n’ont pas généré une demande suffisante pour compenser la réduction d’activité des pays déficitaires (monde anglo-saxon, club Méditerranée, Europe de l’est). L’immense déséquilibre commercial Est-Ouest qui a provoqué la crise du crédit n’a pas été comblé depuis un an et s’est peut-être aggravé. L’endettement des ménages relativement au PIB se situe près des niveaux record dans les deux cinquièmes de l’économie mondiale. Notre longue purge a à peine commencé. C’est l’éléphant que tout le monde feint d’ignorer, planté au beau milieu du salon planétaire.
Nous devrons admettre que le blitz de relance budgétaire, lancé pour arrêter la spirale d’effondrement de l’an dernier, a tout au plus transféré la charge de la dette privée sur les épaules des Etats, où elle pourra provoquer encore plus de dégâts si elle est traitée avec la même insouciance que manifeste aujourd’hui la Grande Bretagne.
Les rendements des obligations AAA de l’Allemagne, la France, les USA et le Canada vont redescendre pendant certain temps, par crainte d’une nouvelle poussée déflationniste. Les stratégies de sortie de crise vont rester au frigo. Loin de mettre fin à l’assouplissement quantitatif, la Fed va accroître ses achats d’obligations. Bernanke se convertira à une baisse des rendements des bons du Trésor de 10 ans, ciblant les 2.5%. Les fonds spéculatifs vont essayer de jouer avec la liquidité une fois de plus, empilant les positions sur les marchés du brut, de l’or, et des actions russes, mais cette fois, les gains seront bien maigres. Ils devront apprendre à considérer avec respect la tendance déflationniste.
Les Etats faibles vont tanguer. Le choc viendra du Japon, qui est notre République de Weimar potentielle. 2010 sera l’année où Tokyo découvrira qu’il ne peut plus emprunter à 1% dans un marché d’obligations captif et devra régler la note pour toutes ces dépenses budgétaires qui paraissaient si judicieuses en leur temps. Toutes les émissions de bons japonais vont se transformer en évènement lorsque l’endettement dépassera les 225% du PIB. Hirohisa Fujii, le ministre des finances japonais, sera bientôt aussi célèbre qu’une rock star. Une fois les digues rompues, le coût du service de la dette fera exploser le budget. La Banque du Japon devra régler en urgence sa manette sur la position QE (Assouplissement Quantitatif). Le pays va basculer de la déflation à un début d’hyperinflation. Le yen va dévisser, dépassant le yuan chinois dans le sauf qui peut généralisé à la dévaluation compétitive. D’ici là, la Chine sera elle aussi en difficulté. Une croissance sauvage du crédit peut masquer la faiblesse de son modèle mercantiliste de nation exportatrice durant un certain temps, mais seulement au prix de la naissance d’une bulle d’actifs. Pékin devra appuyer sur le frein cette année, sinon la Chine s’expose à de sérieux ennuis. Le problème sera équivalent à celui qu’ont connu les banques centrales occidentales en 2007-2008.

La Banque centrale européenne s’en tiendra à son choix crépusculaire wagnérien, restant impassible alors que les prêts en difficulté déclencheront la deuxième vague frappant le système bancaire européen. La Bundesbank mettra son veto à la solution QE jusqu’à ce qu’il soit trop tard, car elle la considère comme une caution implicite de l’Allemagne pour un renflouement du Club Med.
De plus en plus de fonds spéculatifs vont jouer sur les forces centrifuges au sein de l’Union Monétaire européenne, en prenant le pari que le clivage Nord-Sud a dépassé le point de non retour pour une union monétaire. Ce qui rendra enragé l’Eurogroupe. Bruxelles va remuer la poussière de ses traités en y recherchant un fondement juridique pour un contrôle des capitaux. L’italien Giulio Tremonti suggèrera d’utiliser la législation européenne anti-terroriste contre les « spéculateurs ».
La politique de réductions des salaires se révélera auto-destructrice pour le Club Med, les piégeant dans un cas d’école de déflation de la dette. Les victimes vont commencer à s’en apercevoir. La presse espagnole, grecque et portugaise va publier des articles doutant de l’Union Monétaire. Les universitaires eurosceptiques auront le droit de sortir du placard, de s’exprimer à nouveau, et les idées hétérodoxes se répandront.
Le Premier ministre grec, M. Papandréou, se rebiffera à la perspective d’être immolé sur l’autel de l’Union Monétaire. Les socialistes grecs s’en prendront à l’Europe, et obtiendront des prêts permettant de gagner du temps sans rien résoudre. Berlin devra céder et accepter de payer, mais seulement une fois. Ensuite, qu’ils aillent au diable !
En fin de compte, le sort de l’euro sera déterminé par les grèves, les manifestations de rue et les attentats à la voiture piégée, marquant un retour de la primauté du politique. Je doute que le dénouement ait lieu en 2010, mais l’humeur et l’ambiance générale seront suffisamment mauvaises pour ébranler l’euro.
La hausse du dollar va s’accélérer. L’économie américaine - bien que malade - brillera au sein du club de l’OCDE, qui est encore plus mal en point. Les britanniques auront besoin du choc d’une crise de la dette souveraine pour se défaire de leurs illusions. A ce moment, l’esprit de Dunkerque soufflera à nouveau. La politique préemptive de QE de Mervyn King et une dévaluation en temps opportun porteront leurs fruits cette année, nous épargnant ainsi le pire.
Vers le milieu ou la fin de 2010, nous aurons crevé les plus gros abcès du système économique mondial. Ce sera alors seulement, au milieu de la peur et la répulsion des investisseurs, que nous aurons touché le fond. Ce sera une occasion unique pour faire des acquisitions.

Economie
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