Krugman se trompe de cible lorsqu’il diabolise la Chine en l’accusant de mercantilisme et de manipuler le cours de sa monnaie pour conserver un avantage compétitif, affirme l’économiste Henry Liu. Dans un monde où les USA bénéficient de l’exorbitant privilège de disposer à leur guise du droit d’émission de la monnaie de réserve utilisée dans l’ensemble des échanges mondiaux - à commencer par les indispensables matières premières - les pays émergents n’ont d’autre choix que de se procurer des dollars, affirme-t-il, se mettant du même coup sous la coupe de Washington, comme le Japon en a fait la douloureuse expérience après les accords du Plaza, imposés par les USA pour réduire leur déficit extérieur, et qui ont précipité le challenger asiatique d’alors dans une crise dont il n’est toujours pas sorti. Liu diagnostique une situation d’insuffisance de la demande et de surproduction généralisée, pour laquelle, considère-t-il, la solution consiste en une hausse coordonnée internationalement des salaires au Nord comme au Sud. --- Henry Liu, né à Hong-Kong, vit et travaille aux USA. Il est proche de l’école post keynésienne et défend inlassablement un partage plus équitable des fruits du génie humain, tant au plan national qu’entre Nord et Sud. Mais c’est aussi un homme profondément attaché à sa patrie d’origine. A ce titre, ses chroniques et essais, publiés en occident, s’adressent également de façon implicite à un autre lectorat : celui des responsables chinois. Vus ainsi, ses argumentaires sont donc doublement dignes d’intérêt, car ils donnent une indication sur la nature des débats traversant la direction chinoise.
Par Henry Liu, New Deal 2.0, 4 janvier 2010 - extraits
La tribune publiée à la fin de l’année dans le New York Times par Paul Krugman, avec le titre : « le nouvel an chinois » contient des erreurs factuelles et de logique. Mais la faute la plus flagrante commise par Krugman est celle de blâmer la victime pour le crime.
Krugman écrit dans son article que « la Chine est devenue une importante puissance financière et commerciale. Mais elle n’agit pas comme les autres grandes économies. Au lieu de cela, elle poursuit une politique mercantiliste, en conservant un excédent commercial artificiellement élevé. Et dans le monde [d’activité] déprimée d’aujourd’hui, cette politique est, pour le dire crûment, prédatrice. »
Qu’est-ce que le mercantilisme ?
Dans l’architecture financière mondiale actuelle, fondée sur l’hégémonie du dollar, le mercantilisme ne peut être poursuivi par aucune nation pratiquant le commerce international, sauf les États-Unis, qui émettent le dollar. « Mercantilisme » est un terme lié historiquement à une politique nationale de commerce international où les échanges sont payés avec une monnaie convertible en or. Une politique commerciale mercantiliste vise à obtenir de l’or grâce à des excédents commerciaux, afin que l’augmentation des investissements domestiques permette au pays en excédent de rester plus prospère et plus compétitif dans le commerce international. Le dollar, à la différence de l’or, ne peut être utilisé à l’extérieur de la zone économique du dollar. L’excédent commercial de la Chine est libellé non pas en or, mais seulement dans un papier que les USA peuvent imprimer à volonté. Ces dollars ne peuvent être dépensés en Chine sans avoir été au préalable convertis en monnaie chinoise, ce qui produirait de l’inflation puisque la richesse sous-jacente à cette nouvelle monnaie a été expédiée aux États-Unis en échange non pas d’une richesse réelle, mais de papier.
Depuis la fin de la guerre civile, tous les gouvernements américains ont considéré que la politique du dollar fort était conforme à l’intérêt national des États-Unis, car elle maintient un faible taux d’inflation aux USA, grâce à des importations à faible coût, et rend plus onéreux les actifs américains pour les acquéreurs étranger.
Cet arrangement, que l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan qualifiait fièrement devant le Congrès « d’hégémonie financière américaine », a maintenu l’économie US en pleine expansion durant les crises financières récurrentes dans le reste du monde, tout au moins jusqu’à la crise actuelle. Il a faussé la mondialisation dans une « course vers le bas » visant la recherche dans le monde entier du travail au plus bas coût, entraînant les pires atteintes à l’environnement, afin de produire des biens destinés à l’exportation vers les marchés américains, en une quête pour le dollar tout-puissant, qui n’est plus soutenu par l’or depuis 1971, pas plus qu’il n’a été soutenu par les fondamentaux économiques depuis plus d’une décennie.
Avant l’émergence de cette hégémonie du dollar, grâce à laquelle il est devenu possible de financer le déficit commercial américain par un excédent du compte de capital, le président de la Réserve fédérale Paul Volcker a dû augmenter le taux directeur de la Fed à un niveau record de 19,75% le 17 décembre 1980, pour enrayer la stagflation provoquée par le déficit commercial. Cinq ans plus tard, en 1985, Volcker et le secrétaire au Trésor James Baker III ont conçu les accords du Plaza, pour contraindre le yen japonais à s’apprécier par rapport au dollar afin de réduire le déficit commercial américain avec le Japon. Ce qui à bref délai a entraîné l’économie japonaise dans une forte dépression déflationniste dont le Japon n’est pas encore entièrement sorti.
Au cours de la négociation des accords du Plaza, Baker a déclaré à son homologue japonais que « le dollar est notre monnaie mais c’est votre problème ». En 2010, cette affirmation n’est plus de mise. L’affaiblissement du dollar est fondamentalement redevenu un problème américain. Il est incompréhensible que Krugman, lauréat du prix Nobel, veuille aujourd’hui que le dollar baisse davantage par rapport au yuan chinois.
La financiarisation de l’économie mondiale
La financiarisation de l’économie mondiale déréglementée, accompagnée par l’excès d’endettement, la spéculation excessive sur la finance structurée, et soutenue par l’hégémonie du dollar, a dissocié la valeur des actifs des fondamentaux économiques, et produit des bulles financières. Les effets indésirables de ce type de mondialisation sur les économies en développement sont évidents. Elle prive les peuples du bénéfice des maigres fruits de leurs exportations et maintiennent leurs économies nationales dans une situation de pénurie de capitaux, car tous les excédents monétaires provenant de l’exportation doivent être réinvestis dans des instruments de la dette souveraine des Etats-Unis, afin de se préserver de l’effondrement de leur propre monnaie nationale.
Les effets indésirables que ce type de mondialisation produit sur l’économie américaine sont désormais mieux compris. En se plaçant comme consommateur de dernier recours pour le monde entier, l’économie américaine a été entrainée dans une série de bulles de dette insoutenables, alimentée par la surconsommation et une comptabilité frauduleuse. La hausse insoutenable et irrationnelle du cours des actions des États-Unis, non étayées par des recettes ou des profits, correspondait tout au plus à une dévaluation du dollar. Ironiquement, les ajustements périodiques du cours de la bourse, connues par le public sous le nom de krach boursier, ne font que refléter une tendance au renforcement du dollar, dont le pouvoir d’achat permet d’acquérir plus d’actions dont les cours se sont effondrés.
Surcapacité causée par la stagnation des salaires
L’économie mondiale, grâce aux progrès technologiques et aux marchés déréglementés, est entrée dans une phase de surcapacité, pour laquelle la solution évidente consiste à se préoccuper de la demande globale. Au lieu et quoi, nous observons une situation dans laquelle ceux qui produisent les marchandises ne peuvent pas se permettre de les acheter, et ceux qui perçoivent de façon injuste les profits nés de la production de marchandises ne peuvent plus augmenter leur consommation de ces marchandises. La taille du marché américain, aussi grand soit-il, est insuffisante pour absorber la croissance continue des nouvelles capacités de production mondiales situées dans les économies émergentes.
Pour que l’économie mondiale puisse croître, la population mondiale dans son ensemble doit être autorisée à recevoir sa juste part de la consommation. Pourtant, les économistes néo-libéraux et les décideurs monétaristes continuent de considérer le plein emploi et la hausse équitable des salaires comme la cause directe d’une inflation indésirable, laquelle est considérée comme une menace pour la valeur de la monnaie.
La diabolisation de la Chine n’est pas une solution à long terme
Le professeur Krugman devrait savoir que de diaboliser la Chine pour une politique monétaire qui, sous l’hégémonie du dollar est fondamentalement une réponse en réaction aux effets de la politique monétaire américaine, n’est d’aucune utilité. Au lieu de pousser la Chine à réévaluer sa monnaie à la hausse, il devrait proposer que la Chine et les Etats-Unis augmentent résolument leurs niveaux de salaires. Tant que les salariés américains effectuant un même travail que leurs homologues chinois seront payés plus, le commerce sino-américain ne peut pas être équilibré. La meilleure solution serait que les salaires chinois augmentent à un rythme plus rapide que les salaires américains et non pas que les salaires américains diminuent. Dans les négociations commerciales bilatérales entre la Chine et les USA, il est urgent que naisse une coopération dans ce domaine.
Le commerce international n’est pas nécessairement un jeu à somme nulle
Le mercantilisme est une théorie des échanges commerciaux qui envisage le commerce international comme un jeu à somme nulle. Dans ce type de relation, la prospérité d’une nation commerçante dépend de sa capacité à acquérir du capital sous forme d’or, grâce à un excédent commercial libellé en monnaie convertible en métal précieux. Cette théorie a depuis lors été invalidée, d’abord par la théorie de l’avantage absolu d’Adam Smith, et plus tard par la théorie de l’avantage comparatif de Richardo
Aujourd’hui, dans le fonctionnement du marché financier global sous l’hégémonie du dollar, les économies mondialement interdépendantes ne font plus commerce pour gagner un avantage comparatif ricardien, mais seulement pour obtenir les dollars nécessaires au service de leurs dettes, elles aussi libellées en dollars.
Le mercantilisme pas possible sous l’hégémonie du dollar
Le mercantilisme ne peut être l’objectif d’aucune nation dans un régime où les échanges mondiaux sont libellés avec un dollar qui n’est plus convertible depuis la décision prise par le président Nixon en 1971. L’hégémonie du dollar est une particularité géopolitique, résultant du fait que quelques marchandises essentielles, dont la plus notable est le pétrole, sont facturées en dollars. Le recyclage des pétro-dollars dans des actifs en dollars est le prix payé aux États-Unis par les producteurs de pétrole, en échange de la tolérance américaine pour le cartel des pays exportateurs depuis 1973. Depuis lors, tout le monde accepte les dollars, car ces dollars permettent de se procurer le pétrole dont chaque économie a besoin. L’OPEP n’avait pas d’autre choix que d’accepter le paiement du pétrole en dollar, non convertible en or.
L’économie chinoise a été victime de l’hégémonie de la livre sterling aux 18ème et 19ème siècles. De façon similaire, l’économie chinoise a de nouveau été victime au cours des trois dernières décennies d’un commerce extérieur régi par l’hégémonie du dollar. L’attaque de Krugman contre un présumé « mercantilisme prédateur » de la politique commerciale chinoise revient à blâmer la victime pour le crime du néo-impérialisme. Si la Chine facturait ses exportations dans sa propre monnaie, l’économie chinoise serait aujourd’hui en bien meilleure posture.

Kruman comment une erreur lorsqu’il décrit la monnaie chinoise comme étant aujourd’hui « fixée par une politique officielle à environ 6,8 yuans pour un dollar. » Pour complaire aux demandes américaines, la Chine a renoncé à une parité fixe du yuan avec le dollar en 2005 et adopté un cours flottant basé sur un panier de monnaies. Depuis lors, le Renminbi (RMB) s’est apprécié d’environ 20% face au dollar. Quand le yuan était rattaché exclusivement au dollar, il s’est déprécié par rapport aux autres devises lorsque le dollar baissait, comme cela a été le cas entre février 2002 et 2005. Ainsi, bien que les Etats-Unis accusent la Chine de manipuler sa devise, les États-Unis étaient en réalité le manipulateur principal de leur propre monnaie et, indirectement, de la monnaie chinoise.
En Novembre 2008, en réponse au choc brutal de la crise financière mondiale née aux États-Unis sur le secteur de ses exportations, la Chine a laissé la monnaie se déprécier légèrement au gré des forces du marché. Ce développement a été mal interprété par de nombreux économistes occidentaux qui y ont vu un changement dans la politique chinoise des changes. Depuis lors, le Renminbi (RMB) a évolué dans une fourchette étroite face au dollar, ce qui a conduit certains économistes occidentaux à prétendre que la parité de facto avec le dollar était restaurée. Entre 2005 et 2008, malgré l’appréciation progressive du yuan, la Chine a continué d’enregistrer d’importants excédents de compte courant avec les États-Unis, et certains économistes en ont conclu que le déséquilibre commercial entre les USA et la Chine n’avait pas pour cause principale le taux de change.
La confrontation Chine USA n’est pas une solution
Krugman affirme que les Etats-Unis ne doivent pas avoir peur d’affronter la Chine sur les questions commerciales. Il fait valoir que « les taux d’intérêt à court terme sont proches de zéro, les taux à long terme sont plus élevés, mais seulement parce que les investisseurs s’attendent à ce que la politique de taux zéro s’arrête un jour. Les achats d’obligations par la Chine ne font que peu ou pas de différence. » Il prétend que « durant les deux prochaines années, le mercantilisme chinois pourrait détruire environ 1,4 million d’emplois américains. » De sorte que Krugman, citant Paul Samuelson, « rejette l’idée que le protectionnisme serait toujours un mauvaise choix, en toute circonstance. Si c’est ce que l’on pense, c’est que l’on a appris les bases de l’économie auprès de mauvais maitres. Car lorsque le chômage est élevé et que le gouvernement ne peut pas rétablir le plein emploi, les règles habituelles ne s’appliquent pas. »
Krugman met en garde la Chine en concluant que « le protectionnisme très léger, dont elle se plaint aujourd’hui marque le début de quelque chose de beaucoup plus significatif. »
Paul Samuelson et Joseph Schumpeter
Sur la question du protectionnisme, Krugman a raison, mais pour de mauvaises raisons. Le protectionnisme protège les industries nationales faibles et seulement indirectement contre les pertes d’emplois. Au lieu de citer Samuelson, Krugman aurait pu être plus convaincant en citant Joseph Schumpeter. Selon la théorie de la destruction créatrice, exprimée dans son ouvrage « Capitalisme, Socialisme et Démocratie », les emplois sont régulièrement détruits par des innovations et remplacés par de nouveaux emplois plus productifs. Schumpeter est fréquemment cité de façon sélective par Greenspan qui laisse de côté la partie du livre où Schumpeter écrit que le socialisme remplacera à terme le capitalisme (chapitres 11-14).
Les États-Unis perdent des emplois qui partent en Chine parce que la politique commerciale américaine encourage l’arbitrage entre les niveaux de salaires transfrontaliers. Même si la Chine n’existait pas, les multinationales américaines délocaliseraient les emplois faiblement rémunérés en direction d’autres pays à bas salaires. Mais ces emplois sont pour la plupart des emplois non qualifiés, avec des salaires qu’aucun travailleur américain n’accepterait. Sur le long terme, une base industrielle solide et innovante, avec des salaires en hausse, est la meilleure garantie de plein emploi. Jusqu’à ce que la politique économique américaine prenne en compte cette vérité économique, accuser la Chine peut améliorer le moral des travailleurs américains, mais cela ne résout pas les problèmes de perte d’emplois qui sont fondamentalement dus à la politique commerciale américaine.
La différence entre le protectionnisme et le nationalisme économique
Krugman devrait comprendre la différence entre nationalisme et protectionnisme économique. Le remède à l’arbitrage transfrontalier des salaires consiste, selon l’hypothèse du marché l’efficient à l’échelle du marché du travail mondial, à ce que dans les économies à bas salaires comme la Chine le niveau de rémunération rejoigne, pour un travail égal, celui des économies avancées. Malheureusement, sur cette question qui requiert une coopération internationale, il n’y a toujours pas de progrès, et elle absente de façon flagrante à l’OMC et dans les négociations commerciales bilatérales et les sommets économiques. Ce dont l’économie mondiale a besoin aujourd’hui, c’est d’un plein emploi au niveau mondial, avec une hausse des salaires, en une coordination des nationalismes économiques. Et non pas d’une rationalisation myope d’un protectionnisme obsolète, quand bien même serait-il étayé par des citations de Samuelson.

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