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Mis à Jour le : 15 mars 2010  17:40
Cours du Yuan : le temps est venu de s’en prendre à la Chine, par Paul Krugman
15 mars 2010

Déclaration de guerre économique. Prenant le contre pied de l’idée reçue selon laquelle les énormes réserves en dollars et en bons du Trésor détenues par la Chine interdiraient de s’en prendre à elle sauf à risquer de déclencher une crise obligataire et une envolée des taux longs, Paul Krugman, visiblement excédé par des dirigeants chinois qui refusent d’endosser quelque responsabilité que ce soit dans les déséquilibres des échanges sino-américains, appelle le Trésor US à prendre rapidement des mesures de rétorsion contre un yuan jugé largement sous évalué. Les USA avaient en 1971, dans une circonstance semblable, décidé d’une taxe de 10% sur les importations pour contraindre - déjà - l’Allemagne et le Japon à réévaluer leurs devises. Il recommande aujourd’hui de frapper les produits chinois d’une taxe de 25%. La raison et la douceur ayant échoué, écrit-il, il faut en tirer les conséquences et agir.

Par Paul Krugman, New York Times, 14 mars 2010

Les tensions s’accumulent concernant la politique économique chinoise, et ce à juste titre : la politique monétaire chinoise consistant à maintenir un cours sous évalué de sa devise, le renminbi, provoque un ralentissement significatif de la reprise économique mondiale. Il faut faire quelque chose.

Le problème est celui-ci : les récriminations contre la manipulation du cours de la monnaie chinoise - qui consiste à vendre des renminbis contre des devises étrangères, afin de maintenir un yuan faible et des exportations chinoises artificiellement compétitives - ont commencé à se répandre vers 2003. À l’époque, la Chine augmentait d’environ 10 milliards de dollars par mois ses réserves, et en 2003 elle a enregistré un excédent total de sa balance courante - une mesure élargie de la balance commerciale - de 46 milliards de dollars.

Aujourd’hui, la Chine augmente de plus de 30 milliards de dollars par mois ses réserves de devises qui sont d’un montant total de 2 400 milliards de dollars. Le Fonds Monétaire International anticipe pour 2010 un excédent de plus de 450 milliards de dollars - 10 fois le chiffre de 2003. C’est la politique de taux de change la plus distordue qu’aucune nation industrialisée n’ait jamais appliquée.

Et c’est une politique qui pénalise gravement le reste du monde. La plupart des grandes économies mondiales sont prises dans une trappe à liquidité - profondément affaiblies, mais incapable de provoquer une reprise en réduisant les taux d’intérêt puisque ceux-ci avoisinent déjà le zéro. La Chine, en se procurant un excédent commercial injustifié, impose de fait une ponction anti-relance sur des économies incapables de compenser cet effet.

Comment devons-nous réagir ? Tout d’abord, le département du Trésor doit cesser d’éluder et d’occulter la question.

La loi requiert que le Trésor publie deux fois par an un rapport recensant les nations qui « manipulent le taux de change entre leur monnaie et le dollar des États-Unis aux fins de prévenir des ajustements effectifs des balances des paiements ou d’acquérir un avantage compétitif déloyal dans le commerce international. » L’objet de cette loi est clair : ce rapport doit produire un examen des faits, pas une déclaration politique. En pratique, toutefois, le Trésor s’est refusé à agir concernant le yuan et à faire ce que la loi exige, à savoir expliquer au Congrès pourquoi il ne prend aucune mesure. Au lieu de quoi, durant les six ou sept dernières années, il a prétendu ne pas voir l’évidence.

Le prochain rapport, attendu pour le 15 avril, continuera-t-il cette tradition ? Nous en jugerons.

Si le Trésor fait état d’une manipulation de la monnaie chinoise, qu’adviendra-t-il ensuite ? En la matière, nous devons nous affranchir d’une conception fausse très répandue : l’idée que la Chine nous tient, parce que nous n’oserions pas la provoquer à se débarrasser de ses actifs en dollars.

La question à se poser est celle-ci : que se passerait-il si la Chine essayait de céder une part importante de ses actifs américains ? Les taux d’intérêt grimperaient-ils en flèche ? Les taux d’intérêt américains à court terme ne varieraient pas : la Fed les maintient proche de zéro, et elle ne les relèvera pas avant que le taux de chômage ne redescende. Les taux à long terme pourraient augmenter légèrement, mais ils sont principalement déterminés par les prévisions du marché sur l’évolution des taux à court terme. En outre, la Fed pourrait compenser toute incidence sur le taux d’intérêt qu’aurait un retrait des chinois en augmentant ses propres acquisitions d’obligations à long terme.

Il est vrai que si la Chine se débarrassait de ses actifs américains, le cours du dollar chuterait face aux autres devises majeures, comme l’euro. Mais ce serait une bonne chose pour les États-Unis, car cela rendrait nos produits plus compétitifs et réduirait notre déficit commercial. D’autre part, ce serait une mauvaise chose pour la Chine, qui subirait de lourdes pertes sur ses avoirs en dollar. En résumé, c’est l’Amérique qui tient la Chine, et non l’inverse.

Nous n’avons donc aucune raison de craindre la Chine. Mais que devons-nous faire ?

Certains continuent d’affirmer que nous devons raisonner la Chine en douceur, et non nous confronter à elle. Mais nous avons tenté de raisonner la Chine depuis des années, lorsque ses excédents enflaient, sans succès : Wen Jiabao, le Premier ministre chinois, a déclaré dimanche - de façon absurde - que la devise de son pays n’est pas sous-évaluée. (L’Institut Peterson d’Economie Internationale estime que le renminbi est sous-évalué de 20 à 40 pour cent.) Et M. Wen a accusé d’autres nations de faire ce que fait la Chine, en cherchant à affaiblir leurs monnaies « seulement afin d’accroître leurs propres exportations ».

Si la raison et la douceur ne fonctionnent pas, quelle est l’alternative ? En 1971, les Etats-Unis ont réagi à un problème similaire, mais bien moins grave, de sous-évaluation des devises étrangères en imposant une surtaxe temporaire de 10% sur les importations, qui a été supprimée quelques mois plus tard, après que l’Allemagne, le Japon et d’autres nations aient réévalué leurs monnaies. À ce stade, il est difficile de voir la Chine changer de politique à moins d’être confrontée à la menace d’une mesure similaire - si ce n’est que cette fois la surtaxe devrait être beaucoup plus importante, disons de l’ordre de 25%.

Je ne suggère pas ce tournant vers un durcissement à la légère. Mais la politique monétaire chinoise accroit de façon sensible les problèmes économiques mondiaux à un moment où ces problèmes sont déjà très sévères. Il est temps de prendre position.


Publication originale New York Times, traduction Contre Info


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http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3000
 
 
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