Economie Idées
Mis à Jour le : 11 décembre 2011  21:00
Schéma de réforme du système monétaire, par Jean Claude Werrebrouck
11 décembre 2011

Dans le système monétaire et financier actuel, le bien public qu’est la monnaie a été privatisé au profit des banques et génère une « rente monétaire que les Etats doivent payer », constate Jean Claude Werrebrouck, qui analyse ici sous forme de schémas explicatifs l’architecture du système actuel et celle d’une finance réformée, mettant fin à la fiction de la pénurie monétaire, et où l’Etat jouerait à nouveau son rôle en impulsant les projets à long terme que le secteur privé, obsédé par les rendements à court terme, ne sait pas construire.

Par Jean Claude Werrebrouck, novembre 2011

Nous présentons ici deux schémas construits pour bien comprendre les enjeux notamment européens dans les semaines et mois à venir.

Le premier représente le système monétaire et financier actuel, avec comme fait fondamental, l’indépendance de la banque centrale et le système de banque universelle qui, entre autres, dispose de la maitrise complète du réseau monétaire en tant que bien public fondamental.

La capture du bien public - la monnaie et son réseau - par des intérêts privés signifie aussi la captation d’une rente monétaire que les Etats doivent payer.

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Les budgets publics, surtout en mondialisation, font eux aussi l’objet de vigoureuses empoignades entre les divers groupes sociaux, parmi lesquels les entrepreneurs politiques, ce qui signifie des équilibres difficiles voire impossibles. La mondialisation, avec les gigantesques déséquilibres extérieurs qu’elle a engendrés, et son corollaire qu’est la rente monétaire, explique l’essentiel des endettements publics.

De ce point de vue, mondialisation et indépendance des banques centrales sont les deux machoires de l’étau dont l’une produit le déficit et l’autre le fait payer pour générer le gigantesque flux de rente.

 
 
 

Schéma de réforme de la finance

La réforme proposée - et c’est l’enjeu du second schéma- fait disparaitre la rente, voire la renverse au détriment du système financier en faisant disparaitre la fiction de la pénurie monétaire.

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Elle s’articule autour de plusieurs points :

-  1) Il est mis fin à l’indépendance des banques centrales - d’où la flèche entre la banque centrale et le Trésor sur le schéma- lesquelles ont pour mission de fabriquer des signes monétaires selon les exigences de l’Etat, instance qui reprend le contrôle de l’accumulation et de son orientation globale.

-  2) La capture de la réglementation, et donc la privatisation de la chose publique, est parallèlement freinée par la déprofessionnalisation massive des fonctions politiques, mesure faisant l’objet d’une inscription constitutionnelle. L’équilibre des budgets de fonctionnement, peut aussi bénéficier d’un ancrage constitutionnel au motif que la fin de la rareté monétaire, ne se prolonge d’une surabondance inflationniste : les budgets de fonctionnement ne peuvent être alimentés par une quelconque « planche à billets ». Il n’est nullement question d’en revenir aux Assignats.

-  3) Les banques se voient privées des facilités de la création monétaire, ce qui signifie pour l’essentiel le nécessaire achat de liquidités à une agence publique de vente de monnaie, laquelle commercialise une partie de la monnaie produite par la banque centrale. Ce que l’on repère dans le schéma par les rubriques « vente de monnaie » et « achat de monnaie par le système bancaire » .

-  4) La rente est "renversée", et ce n’est plus le Trésor qui paie la rente monétaire, mais le système financier qui alimente les budgets publics. Ce que l’on repère dans le schéma par la rubrique « appropriation de la rente monétaire par l’Etat » et la flèche correspondante.

-  5) La banque universelle disparait au profit de 3 structures, dont la première sert à couvrir le réseau, et à le faire fonctionner selon une logique de service public ( les BEM) et les autres à financer le crédit et l’investissement à partir de la création monétaire de la banque centrale , et création monétaire commercialisée par l’Etat et l’ agence précitée.

Cette réforme n’a rien de technique, et se trouve fondamentalement politique : des groupes sociaux vont perdre, et d’autres vont gagner. Et cette nouvelle donne sociale repose toute entière sur la captation/production de monnaie.

Les producteurs et les décideurs ne sont plus les mêmes : ce n’est plus le système bancaire qui vend la monnaie, mais l’Etat. Renversement qui correspond à un bouleversement global de l’ensemble de la société. Sans toutefois la remettre dans son état antérieur à la loi du 3 janvier 1973 en France, et aux lois correspondantes dans nombre d’autres pays (34 banques centrales vont adopter une législation semblable entre 1990 et 2001).

C’est que la situation antérieure, correspondait aussi à des marchés politiques, où partout la professionnalisation du politique était la règle avec les biais correspondants. Cela pouvait signifier parfois « la planche à billets » que le dispositif proposé récuse. Il n’y a donc pas de retour en arrière, mais un monde autorisant les investissements publics massifs de naguère, tout en améliorant aujourd’hui une gestion budgétaire plus responsable et plus équilibrée.

Parmi les groupes sociaux gagnants, il faut compter :

-  1) Les salariés qui ne peuvent que bénéficier d’un retour du développement, lui-même autorisé par le caractère massif de l’investissement public et de la mobilisation des facteurs de la production qui va lui correspondre (en cette fin d’année l’INSEE nous indique que l’utilisation des capacités de production ne cessent de baisser en France).

Le renversement du contrôle de la monnaie rétablit le long terme, les projets, et la fin de la dictature d’un futur qui s’écrase sur le présent, en raison de la disparition des investissements publics, voire de l’investissement privé lui-même.

-  2) les entrepreneurs de l’économie réelle qui vont bénéficier des externalités nouvelles produites par le nouvel Etat investisseur et « réducteur d’incertitudes » .

-  3) les citoyens qui tout en continuant - fait invariant de toute société- à utiliser la contrainte publique à des fins privées, seront moins handicapés par le lourd tribut payé à l’entrepreneuriat politique, désormais beaucoup moins résistant en raison des nouvelles dispositions constitutionnelles.

Ajoutons, fait essentiel, qu’il sont censés ne plus payer la rente au système financier, et au contraire à récupérer la rente inverse que le système financier devra à l’Etat. Ce qui signifie de nouvelles marges de négociations entre citoyens et les nouveaux gestionnaires - les nouveaux politiques - des outils de la contrainte publique .

Parmi les groupes sociaux perdants, il faut compter :

-  1) les entrepreneurs politiques amenés à ne plus pouvoir investir dans une carrière de long terme et à ne plus pouvoir orienter la nature des produits politiques qu’ils vendent vers cette éternelle finalité : reconduction au pouvoir ou conquête du pouvoir.

-  2) Les entrepreneurs de l’économie financière et de l’économie casino , la dette publique n’étant plus la mère nourricière et le point d’appui de la créativité financière. Cela signifie une cure drastique d’amaigrissement des bilans, et la fin des miracles financiers et des rémunérations sans causes.

-  3) Les épargnants et usagers de l’économie casino. Les premiers, sans redevenir victimes de la répression financière du 20ème siècle devront se contenter de produits d’épargne beaucoup plus rustiques et d’une rentabilité plafonnée par la croissance de l’économie réelle. Les seconds, en raison de l’étroitesse nouvelle des terrains de jeux financiers, et de leur extrême surveillance, par des autorités et régulateurs nouveaux et démocratiquement contrôlés, constateront qu’il n’est plus possible de vivre en état d’apesanteur, et feront le douloureux apprentissage de la pratique de l’économie réelle, où valeur ajoutée n’est plus confondue avec « accroissement de la valeur ».

Le passage du schéma 1 au schéma 2 n’a rien de mécanique et les sociétés humaines ne sont pas des machines, ce qui signifie que des réactions suivront la brutale redistribution des positions sur l’échiquier social. En particulier il faut imaginer la fuite, vers d’autres terrains de jeu, des nouveaux perdants, à la recherche d’espaces moins contraignants. D’où la question de l’international.

Car précisément Le renversement de la rente ne se conçoit idéalement que dans le cadre d’Etats- Nations dont l’ouverture est plus ou moins contrôlée.

Cette question sera traitée dans une publication ultérieure.


Publication originale La crise des années 2010. Texte communiqué par l’auteur.

Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3134
 
 
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