Sociétés Idées
Mis à Jour le : 29 décembre 2011  11:46
Bernard Stiegler : la déraison généralisée du court termisme
29 décembre 2011

Le consumérisme, qui est désormais la force structurante de nos sociétés, « repose sur le court-circuit de tout ce qui autrefois consistait à produire ce qu’on pourrait appeler des raisons d’agir », diagnostique le philosophe Bernard Stiegler, qui analyse la crise actuelle comme celle de sociétés déconstruites par le « court-termisme » qui les ronge, et souligne ses répercussions sur le psychisme des individus, en proie à la stupéfaction, et tétanisés - jusqu’à quand ? - devant les ruptures inévitables.

Bernard Stiegler s’entretient avec la rédaction du journal de France Culture, 20 décembre 2011

Question : Où en sommes-nous depuis le déclenchement de la crise de 2008 ? (...) Pour décrire la situation, et aussi rendre hommage à Vaclav Havel on pourrait citer sa phrase : « l’élément tragique de l’homme moderne, ce n’est pas qu’il ignore le sens de la vie, c’est que cela le dérange de moins en moins ». On pourrait paraphraser Havel en disant que l’élément tragique de cette crise, ce n’est pas qu’on ignore sa gravité, mais qu’elle semble nous mobiliser insuffisamment.

Bernard Stiegler : Oui, je pense que ce que décrit Vaclav Havel est un état de fait qui s’est installé depuis plusieurs décennies déjà, et dont la crise est un résultat.

Cette crise, en quoi consiste-t-elle ? Pour moi c’est une crise du désir... c’est une crise du crédit, de l’investissement - mais je prends le mot investissement au sens de Sigmund Freud, au sens des psychanalystes. L’investissement financier est un cas particulier - extrêmement important dans la société où nous vivons - mais tout à fait particulier.

Ce processus d’investissement a été remplacé par la spéculation. Une journaliste est intervenue en parlant d’investisseurs. Ce ne sont pas des investisseurs. Ce sont des spéculateurs, pas du tout des gens qui investissent.

Mais ce désinvestissement est un processus qui a commencé depuis des décennies déjà, parce que nous vivons dans une société consumériste, depuis au moins une cinquantaine d’années en Europe occidentale, et près d’un siècle aux Etats-Unis.

Cette société consumériste repose sur le court-circuit de tout ce qui autrefois consistait à produire ce qu’on pourrait appeler des raisons d’agir.

Raisons d’agir qui étaient multiples et variées : un paysan du Berry n’avait pas les mêmes raisons d’agir qu’un fils de la grande bourgeoisie, mais il y avait des raisons d’agir, y compris de très grandes raisons, héroïques, par exemple, ou religieuses, militantes, intellectuelles, artistiques, etc..

Un processus, appelé à tort ou a raison la post-modernité, a nivelé tout cela. Ce nivellement a eu des effets psychiques absolument partout.

D’abord des processus de désidentification, par exemple entre les enfants et leurs parents. La fameuse crise intergénérationnelle dont on parle aujourd’hui repose beaucoup sur le fait que les enfants, les adolescents, n’ont plus les moyens de s’identifier à leurs parents. Freud pensait que c’était absolument ravageur sur le système psychique.

C’est également vrai dans tous les domaines. Et par exemple les financiers ne s’identifient plus à des projets, parce qu’il n’y a pas de projets, tout simplement.

Pourquoi n’y a-t-il pas de projets ? Parce qu’on a considéré qu’il fallait absolument répondre au marché qui est intrinsèquement court-termiste, et qu’on a voulu absolument tout dissoudre dans le marché, qui est purement calculatoire et court-termiste, au prétexte d’une soi-disant rationalité économique du comportement des individus - le fameux choix rationnel, la rationalité limitée.

Tout cela a conduit finalement à une déraison généralisée.

Alors, aujourd’hui les gens sont en état de choc. Je prends le mot état de choc au sens ou Noami Klein a parlé de la stratégie du choc. A la différence de Naomi Klein je ne prends pas ce mot uniquement pour décrire comment après Katrina le pouvoir de Bush a utilisé cela pour détruire l’enseignement public américain, ou comme on pourrait le dire aussi, le tremblement de terre de au Japon qui a permis - un habitant de Tokyo me l’a décrit - au néolibéralisme d’exploiter cette catastrophe.

Mais je pense que, beaucoup plus profondément, nous vivons dans une société qui est en état de choc permanent, parce que les chocs technologiques - qui sont une stratégie que Schumpeter avait décrite en tant que la destruction créatrice, à la base du capitalisme consumériste - sont devenus en fait quelque chose qui tétanise les gens, comme on l’a fait à Guantanamo pour complètement détruire le psychisme des détenus, les mettre en état de sidération et de totale dépendance de leurs bourreaux.

Aujourd’hui, ce sont les populations qui sont dans cet état là - mais aussi les investisseurs.

Concrètement, cet état de choc est produit par quoi ? Les plans d’austérité, les discours autour de la crise ?

Aujourd’hui, il y a une réalité multifactorielle d’état de choc. Il y a d’abord le choc extraordinaire qui est produit par l’effondrement de l’Europe - pour les européens.

C’est un état de choc terrible, que l’on ait été pour ou contre la construction européenne, dans tous les cas c’est un état de choc terrible, dont on sait qu’il va être extrêmement coûteux.

Dans les mois qui viennent ?

La facture de ce qui est en train de se passer aujourd’hui va être colossale, pas simplement sur le plan budgétaire ou économique, mais précisément sur le plan psychique. Le psychisme est la chose fondamentale des êtres humains, ce que tous les économistes du 20ème siècle ont compris.

Ce choc [provoque] un deuil. On pourrait dire que nous vivons l’époque des illusions perdues. Il faudrait un Balzac du 21ème siècle pour écrire cela. Les illusions perdues de tous ceux qui se sont battus pour l’Europe, contre l’Europe, pour Jacques Delors, contre Jacques Delors, etc... et qui sont en train de s’apercevoir que tous se sont aveuglés.

Nous sommes en train de vivre dans la période actuelle un processus d’auto-aveuglement généralisé parce qu’on a besoin de se protéger. Y compris par le fait qu’on est clivé. Depuis 2008, cette crise a fait exploser dans la conscience planétaire le sentiment que consommer c’est quelque chose qui peut être très mauvais, pour soi, et surtout pour les autres... les enfants.

En même temps, nous sommes tous consommateurs, parce que nous vivons dans une société de consommation. Nous avons donc des clivages. A la fois nous nous sentons coupables, nous faisons de la dénégation. Il y a des tas de déséquilibres psychiques, globaux, qui augmentent évidemment l’anxiété, et qui font que le refoulement est encore plus grand. L’anxiété augmentant, c’est la dénégation qui augmente.

Dénégation jusqu’à quand ? Que se passera-t-il à ce moment là sur le plan psychique ?

Les situations sont évidemment complexes. On ne peut pas massifier. Ce que je dis pour l’Europe n’est pas vrai pour l’Amérique du nord ou le Japon. Mais il y a en même temps des phénomènes planétaires qu’on peut identifier. On voit des constantes, des « basses continues »...

Il y a aussi des processus de prise de conscience - je parle aussi de prise d’inconscient, parce que l’on est en train de découvrir que l’inconscient, c’est-à-dire le désir, joue un rôle très important.

Il y a un travail qui est en train de s’opérer. Au colloque sur la confiance organisé par le Centre Pompidou, il y a eu une intervention par Patrick Viveret montrant très bien - en citant Gramsci - que quelque chose est en train de disparaître et quelque chose d’apparaitre. Dans ces moments-là, évidemment, les états de désarçonnement sont très forts, mais en même temps émergent des processus de prise de conscience.

La situation de dénégation ne peut pas perdurer éternellement, parce qu’elle est forcément destructrice, et à un moment donné l’individu a besoin d’agir. L’action peut se traduire en fureur... en toutes sortes de choses.

C’est la responsabilité colossale des politiques qui sont aujourd’hui candidats à la présidence de la République, que de savoir donner des raisons d’agir, avec une certaine efficacité, voire une radicalité.

Pensez-vous que les politiques donnent des raisons d’agir ?

En ce moment je n’en ai pas le sentiment. Mais je pense qu’ils ont une responsabilité historique. Les politiques qui se présentent aujourd’hui - de droite, de gauche ou d’ailleurs - sont confrontés à une extraordinaire responsabilité historique. Je me demande s’ils en ont conscience.

Quand j’ai entendu M. Fillon parler des marchés en nous faisant croire que nous sommes endettés.... Alors que nous ne sommes pas endettés. On ne nous fait pas crédit, ce qui n’est pas du tout la même chose. Nous sommes une des contrées les moins endettées du monde.

Il a dit que les agences de notations faisaient leur travail...

Elles ne font pas du tout leur travail...Le problème c’est que les politiques ne font pas non plus leur travail. Les politiques doivent produire du crédit. Avoir une dette ce n’est pas un problème quand on est solvable, et être solvable, cela veut dire quoi ?

L’Europe est extraordinairement solvable. C’est [la région] la plus infrastructurée du monde, qui a une situation géopolitique absolument sans comparaison, qui reste encore le continent le mieux doté en termes d’éducation, de santé publique, etc, et qui a des équipes formidables, par exemples d’informaticiens...

Alors, pourquoi cette défiance ?

Il y a eu un renoncement complet à avoir une politique européenne. Je ne parle pas d’imposer une règle budgétaire commune - c’est une erreur absolue. La vraie question n’est pas du tout celle là, mais de donner un projet aux européens, et il y a tout à fait de quoi.

Que pourrait être ce projet ?

Changer de modèle industriel. Nous sommes en transition entre deux économies. L’économie consumériste, qui est devenue totalement insolvable, intrinsèquement insolvable...

Depuis 1979, René Passet l’a dit dans l’Economique et le vivant [1], et en 1970 le rapport Meadows [2] l’a annoncé. Donc ce n’est pas nouveau, et l’irresponsabilité des politiques, mais pas seulement des politiques, mais aussi des philosophes - moi y compris, parce que je n’ai pas du tout pris la mesure de la situation - c’est de ne pas avoir réfléchi à un autre modèle.

Cet autre modèle est en train d’émerger. C’est ce qu’on appelle l’économie de la contribution. Je travaille avec un architecte qui réfléchit à des modèles de construction de l’habitat social contributifs, où on pourrait mettre en valeur le travail des gens à réaliser leur propre logement (...) On réfléchit à des modèles de sociétés coopératives. Il y a énormément de propositions de ce type.

Mais il faut que les politiques les mettent en perspectives, et reconstituent du crédit. A partir de là, les agences de notation se calmeront. Même s’il faut aussi évidemment sortir de la perte de souveraineté qui a été engagée par les tenants du oui à l’Europe.


Source Journal de France Culture du 20/12/11, transcription Contre Info

[1] René Passet - l’Economique et le vivant (decitre)

[2] Club de Rome : Limits to Growth


Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3142
 
 
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