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Mis à Jour le : 12 janvier 2012  17:37
Pic pétrolier : une chance pour l’humanité, par Samuel Alexander
12 janvier 2012

Avec une production stagnante et une consommation des émergents qui ne cesse de croître, le pic pétrolier, qui se traduit par la disparition du pétrole bon marché, obligera l’ensemble des économies à produire moins de « choses », gourmandes en énergies, rendant insoutenable le consumérisme actuel. « Mais il est important de comprendre que nous devrons renoncer à ce mode de vie avant qu’il ne disparaisse, parce que si nous attendons que le consumérisme soit abandonné sous la contrainte des circonstances, la transition vers l’après ne sera pas une bénédiction mais une malédiction, » avertit l’universitaire australien Samuel Alexander.

Par Samuel Alexander, Sydney Morning Herald, 11 janvier 2012

Qu’est-ce que le pic pétrolier et pourquoi est-ce important ? Quel effet aura-t- il sur les modes de vie occidentaux que nous tenons pour acquis ? Peu nombreux sont ceux qui se posent aujourd’hui ces questions, mais cette décennie va tout changer. Le pic pétrolier est là.

Le pic pétrolier ne signifie pas que le monde soit à court de pétrole. Cette expression décrit le moment où la production pétrolière ne peut plus augmenter. A ce moment, il reste encore beaucoup de pétrole. Mais il est tout simplement beaucoup plus difficile à découvrir et à extraire, ce qui signifie qu’il devient très ardu, voire impossible, d’accroitre la production mondiale. C’est lorsque cette production ne peut plus augmenter que survient le pic pétrolier. Ensuite, l’offre reste plate pendant un temps, puis finit par entrer en phase de déclin terminal. C’est l’avenir qui nous attend, car le pétrole est une ressource limitée, une ressource non renouvelable.

La perspective du pic pétrolier n’est plus une théorie marginale soutenue uniquement par quelques alarmistes. C’est une réalité géologique qui a été admise y compris par des institutions par nature conservatrices, telles que l’Agence Internationale de l’Energie, le Groupe de travail de l’industrie britannique et l’armée américaine. Le président de Total lui-même a récemment déclaré qu’il s’attendait à ce que la demande soit supérieure à l’offre dès 2014 ou 2015. Compte tenu du rôle fondamental du pétrole dans nos économies, cela signifie le début d’une nouvelle ère dans l’histoire humaine.

Face à une production pétrolière stagnante, la demande continue de croître considérablement. La Chine et l’Inde s’industrialisent à un rythme extraordinaire, nécessitant d’énormes quantités d’hydrocarbures, et même au Moyen-Orient et en Russie - les principales régions exportatrices de pétrole - sa consommation augmente rapidement. Ce qui implique une concurrence croissante pour accéder à une offre limitée. Les principes économiques de base indiquent qu’avec une offre qui stagne et une demande qui augmente, le pétrole va devenir beaucoup plus cher - une configuration qui est déjà à l’oeuvre.

Le problème du pic pétrolier, par conséquent, n’est pas que nous soyons à court de pétrole, mais que nous soyons déjà à court de pétrole bon marché. Actuellement, le monde consomme environ 89 millions de barils par jour, soit 32 milliards de barils par an. Ces chiffres stupéfiants expliquent pourquoi le pétrole est comparé à un élément vital de la civilisation industrielle. Il devient alors évident que lorsque le pétrole devient plus cher, tout ce qui en dépend devient plus coûteux. Comme pratiquement tous les produits d’aujourd’hui sont dépendants du pétrole, que ce soit pour le transport ou l’utilisation de plastiques, l’âge du pétrole cher renchérira les prix des marchés du commerce mondial. Le pic pétrolier se traduira donc probablement par un « pic de la mondialisation ».

Ce qui pourrait bien provoquer une relocalisation des économies - non pas en raison de décisions de responsables politiques, ni d’une revendication citoyenne - mais simplement comme la conséquence de marchés réagissant à la hausse des cours du pétrole. Cette dynamique va fondamentalement changer le monde durant les prochaines décennies. L’économiste en chef de l’Agence Internationale de l’Energie a récemment déclaré que nous devrions avoir commencé à nous préparer pour la fin du pétrole bon marché voila au moins 10 ans. Certains spécialistes de l’énergie estiment même que le pic pétrolier pourrait signifier la « fin de la croissance économique », car les économies ont besoin d’énergie bon marché pour se développer. Si c’est le cas, l’avenir ne ressemblera en rien au passé, et nous devrions nous préparer à cela - psychologiquement, socialement, économiquement et politiquement.

La montée des sociétés de consommation depuis la révolution industrielle n’a été possible qu’en raison de l’abondance des combustibles fossiles bon marché - plus particulièrement, du pétrole - et le maintien des sociétés de consommation dépend de la permanence de cet approvisionnement. A titre d’exemple, en l’absence de pétrole, l’australien moyen devrait mobiliser environ 130 « esclaves énergétiques », travaillant huit heures par jour, pour maintenir son style de vie. Les implications de ce du pic pétrolier imminent indiquent que les consommateurs du monde entier devraient commencer à se préparer à une forte révision à la baisse de ces styles de vie si intensifs en énergie et ressources qui sont largement prisés aujourd’hui.

Cela peut être souhaitable pour des raisons de justice sociale et environnementale, bien sûr, mais la réalité de la production pétrolière pourrait bientôt contraindre à cette révision, qu’elle soit jugée souhaitable ou non. Bien que l’exigence de consommer moins de choses provoquera un grand - et désagréable - choc culturel pour tous ceux qui ne l’ont pas anticipé, les consommateurs du monde entier pourraient effectivement bénéficier de cette transition en adoptant volontairement un mode de vie plus simple, consommant moins d’énergie et de ressources. Consommer moins, vivre plus. Cela vaut la peine d’y réfléchir.

Bien que les questions d’approvisionnement en énergie aient sans aucun doute le potentiel de causer de grandes souffrances humaines, cet abandon contraint d’un mode de vie de consommateur à forte intensité énergétique, s’il est géré habilement, pourrait conduire l’humanité sur une voie plus juste et plus durable, plus porteuse de sens. Nous devons réinventer une « bonne vie », au-delà de la culture du consumérisme. Mais il est important de comprendre que nous devrons renoncer à ce mode de vie avant qu’il ne disparaisse, parce que si nous attendons que le consumérisme soit abandonné sous la contrainte des circonstances, la transition vers l’après ne sera pas une bénédiction mais une malédiction.

Pour autant, ne me croyez pas sur parole. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons penser par nous-mêmes.

Le Dr Samuel Alexander intervient à l’Office de programmes environnementaux, de l’Université de Melbourne. Il est également co-directeur du Simplicity Institute (www.simplicityinstitute.org), un institut de recherche qui traite des questions liées à la consommation durable, au pic pétrolier et à l’économie post-croissance. Ce texte est une version révisée d’une conférence organisée par l’Université Libre de Melbourne.


Publication originale SMH, traduction Contre Info


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Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3163
 
 
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