Sociétés Technologies
Mis à Jour le : 9 février 2012  12:39
Facebook, Google, vies privées à vendre, par Lori Andrews
9 février 2012

« On pout vous refuser une assurance en raison d’ une recherche effectuée avec Google sur un type de maladie. On peut vous donner une carte bancaire avec une limite de crédit plus basse, non à cause de vos antécédents de crédit, mais en raison de votre race, sexe ou code postal ou des types de sites Web que vous visitez. » Lori Andrews, professeur de droit à Chicago, décrit l’extension incessante des méthodes d’espionnage de la vie privée sur le web, nouvelle forme de surveillance technologique panoptique, autorisant toutes les dérives, et contre laquelle les utilisateurs sont pratiquement dépourvus de recours.

par Lori Andrews, New York Times, 4 février 2012

Facebook a déposé la semaine dernière auprès du gouvernement les documents qui lui permettront d’émettre des actions en bourse. On estime sa valeur à au moins 75 milliards de dollars. Mais contrairement à d’autres sociétés importantes cotées en bourse, elle ne vend aucun widget, gadget, automobile ou téléphone. Le stock de produits de Facebook, ce sont les données personnelles - les vôtres et les miennes - qu’elle a recueillies.

Facebook gagne de l’argent en vendant des espaces publicitaires aux entreprises qui souhaitent nous contacter. Les annonceurs choisissent des mots clés ou des détails - comme le statut familial, la géolocalisation, vos activités, vos livres préférés et votre profession - puis Facebook vous envoie des publicités ciblées et gagne ainsi 845 millions de dollars. Si vous indiquez que vous aimez les cakes au raisin, vivez dans un certain quartier et avez invité des amis, vous pouvez vous attendre à ce que l’annonce d’une boulangerie de proximité apparaisse sur votre page internet. L’ampleur de l’information en ligne que Facebook détient sur chacun de nous pour faire du ciblage marketing est impressionnante. En Europe, les lois donnent la possibilité aux gens de savoir ce qu’ont stocké les entreprises à leur sujet, mais ce n’est pas le cas aux États-Unis.

Facebook a réalisé 3,2 milliards de dollars en recettes publicitaires l’année dernière, soit 85 % de son chiffre d’affaire total. Pourtant, le stock des données accumulées et les revenus de publicité de Facebook sont faibles, comparativement à d’autres compagnies. Google a gagné 10 fois plus, soit environ 36,5 milliards de dollars de recettes publicitaires en 2011, en analysant ce que les utilisateurs ont envoyé sur Gmail, ce qu’ils ont cherché sur le Web, et en utilisant ces données pour vendre des annonces ciblées. Des centaines d’autres entreprises ont également stocké des données en ligne sur chaque citoyen grâce aux logiciels qui enregistrent sur votre ordinateur ce qu’on appelle des « cookies », ou d’autres mécanismes de suivi présents sur les ordinateurs de chaque utilisateur, voire sur leurs navigateurs internet. Si vous avez mentionné de l’anxiété dans un courriel, fait une recherche sur Google pour « stress » ou utilisé un site médical en ligne qui vous permette de surveiller votre humeur, vous pouvez vous attendre à recevoir des publicités pour des médicaments ou des propositions de services pour traiter votre anxiété.

Les annonces pop-up sur votre écran peuvent sembler utile ou être une nuisance. Mais elles sont beaucoup plus que cela. Ces petits octets et ces petites choses décrivant votre vie peuvent facilement être utilisés contre vous. Si vous voulez obtenir un crédit, une assurance, les banques ou assurances peuvent effectuer une recherche dans ces données - et vous ne saurez peut-être jamais pourquoi ce crédit cette ou assurance vous ont été refusés.

Ces bases de données en ligne ont été utilisées contre des citoyens qui luttent pour conserver la garde de leurs enfants ou lorsque quelqu’un se défend dans une affaire criminelle. LexisNexis met en vente un produit appelé Accurint for Law qui donne au gouvernement des informations sur ce que les gens font sur les réseaux sociaux. Le Fisc recherche des preuves sur les fraudeurs de l’impôt sur le revenu sur Facebook et MySpace. « L’ United States Citizenship » et les Services de l’Immigration ont utilisé également Facebook et MySpace pour examiner les photos et les messages dans le but de confirmer ou d’infirmer la réalité de relations entre individus ou écarter les mariages blancs. Les employeurs décident parfois s’il faut embaucher telle personne en se basant notamment sur ses profils en ligne : une étude indique que 70 % des recruteurs et professionnels des ressources humaines aux Etats-Unis ont rejeté des candidats sur la base de l’analyse de leur « moi numérique ». Une société appelée Spokeo recueille des données en ligne pour les employeurs, le public et quiconque le désire. La société publie même des annonces de type « Recrutement Ressources Humaines - cliquez ici maintenant ! », qui proposent aux femmes d’envoyer les adresses de messagerie de leurs compagnons dans le but d’analyser ses photos en ligne et ses activités sur internet afin de répondre à la question « Triche-t-il avec vous ? »

Les visions stéréotypées du monde prospèrent dans ces bases de données. Votre demande de crédit pourrait être refusée non sur la base de votre situation financière ou de vos antécédents de crédit, mais sur la base de données agrégées indiquant ce qu’ont fait les autres personnes dont les préférences et aversions sont semblables aux vôtres. Si les joueurs de guitare ou les couples qui divorcent sont plus susceptibles de ne pas payer leurs factures de carte de crédit, le fait que vous ayez regardé des annonces de guitare ou envoyé un courriel à un avocat pour un divorce peut entraîner qu’un agrégateur de données vous classe comme « moins solvable ». Un résident d’Atlanta a constaté qu’au retour de sa lune de miel, son plafond de crédit avait été abaissé de 10 800 à 3 800 dollars. Cette révision n’était pas fondée sur quoique ce soit qu’il aurait fait, mais sur des données agrégées. Une lettre de la compagnie l’a informé que « les autres clients qui ont utilisé leur carte dans les établissements où vous l’avez fait récemment ont un passé de mauvais payeur avec American Express. »

Même si les textes de loi permettent de contester de faux renseignements dans les évaluations de crédit, il n’existe aucune loi exigeant des agrégateurs de données de révéler ce qu’ils savent sur vous. Si j’ai googlé « diabète » pour un ami ou « drogues du viol » pour un livre que j’écris, les agrégateurs de données assument que ces recherches reflètent ma propre santé et mes propensions personnelles. Parce qu’aucune loi ne réglemente quels types de données ces agrégateurs peuvent collecter, ils établissent leurs propres lois.

En 2007 et 2008, la société de publicité en ligne NebuAd a établi des contrats avec six fournisseurs de services Internet pour installer sur leurs réseaux un matériel informatique destiné à suivre les activités de leurs clients et transmettre ces données à des serveurs de NebuAd pour analyse et utilisation à des fins de marketing. Pendant six mois, NebuAd a copié chaque e-mail, chaque recherche sur le Web ou les achats sur Internet de quelques 400 000 personnes. Une autre entreprise, Healthline Networks Inc., a défini en interne des limites sur les renseignements personnels qu’elle recueillera. Healthline n’utilise pas les informations sur les recherches effectuées sur google, yahoo ..., liées à l’impuissance ou aux troubles de l’alimentation dans l’objectif de diffuser des publicités ciblées pour ces personnes, mais elle utilise les informations sur les troubles bipolaires, ceux de la vessie, ou l’anxiété, qui peuvent être encore plus stigmatisants.

. Dans les années 1970, John McKnight, professeur de Communication à l’Université de Northwestern, a popularisé l’expression « ligne rouge » pour décrire le comportement des banques, assureurs et autres institutions qui n’offraient pas leurs services dans certains quartiers des villes. Le terme provenait de la pratique de responsables de banque ayant dessiné une ligne rouge sur une carte indiquant les endroits où ils ne voulaient pas accorder de prêt. Mais l’usage de cette terminologie a été étendu à un large éventail de pratiques, telles que par exemple la discrimination raciale, le refus de prêts immobiliers aux afro-américains, même lorsque ceux-ci sont aisés ou appartiennent à la classe moyenne.

Aujourd’hui la carte utilisée dans les bases de données n’est pas une carte géographique, mais celle de vos voyages sur le Web. Le terme « Web-lining » décrit cette pratique consistant à refuser aux clients telle ou telle possibilité en se basant sur leur « moi numérique ». On pout vous refuser une assurance en raison d’ une recherche effectuée avec Google sur un type de maladie. On peut vous donner une carte bancaire avec une limite de crédit plus basse, non à cause de vos antécédents de crédit, mais en raison de votre race, sexe ou code postal ou des types de sites Web que vous visitez.

La collecte de ces données a également des implications sociales. Lorsque les jeunes dans les quartiers pauvres sont bombardés de messages publicitaires pour les écoles de commerce, seront-ils plus enclins à renoncer à l’Université que d’autres jeunes de leur âge ? Et lorsqu’on présente aux femmes des articles sur les célébrités plutôt que les tendances du marché boursier, seront-elles moins susceptibles de développer une certaine aptitude en la matière ? Les annonceurs limitent ainsi les possibilités de chacun en leur faisant jouer les rôles que chacun s’attend à les voir tenir.

Les pratiques des agrégateurs de données entrent en conflit avec la volonté de la population. Un sondage de Consumer Reports réalisé en 2008 auprès de 2 000 personnes a révélé que 93 % des sondés estimaient que les entreprises liées à Internet devraient toujours demander leur permission avant d’utiliser des renseignements personnels, et 72 % voulaient qu’un droit à se retirer du « suivi en ligne » soit mis en place. Une étude de Princeton Survey Research Associates de 2009 a révélé que 69 % des citoyens pensaient que les États-Unis devraient adopter une loi pour donner aux gens le droit d’apprendre tout ce qu’un site Web connaît d’eux. Nous avons besoin d’une loi-anti-surveillance, semblable à celle qui été adoptée pour protéger des appels téléphoniques publicitaires. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de s’assurer que mon repas ne sera pas interrompu par un télévendeur. Il s’agit de s’assurer que mes rêves ne soient pas anéantis par la collecte de bits et d’octets sur lesquels je n’ai aucun contrôle et sur lesquels les entreprises n’ont actuellement aucune limitation.

Lori Andrews est professeur de droit au Chicago-Kent College of Law et auteur de « Je sais qui vous êtes et j’ai vu ce que vous avez fait : réseaux sociaux et mort de la vie privée. »


Publication originale NYT traduction communiquée par Philippe Murer, Forum Démocratique

Référence
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3204
 
 
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