Le discours de Bush détaillant son nouveau plan pour l’Irak confirme le choix de l’escalade et l’envoi de 20 000 hommes sur le terrain. Mais il comprend également un volet préparant une confrontation avec l’Iran avec le déploiement de missiles Patriots et d’une force aéronavale conséquente dans la région. Analyse.
Etat des lieux
En annonçant sa « nouvelle stratégie dans la guerre contre le terrorisme » Bush se devait d’expliquer les raisons de l’absence de succès en Irak, en identifiant les responsables : Al Quaeda, Sunnites et Chiites partisans de Moqtada Al Sadr.
Nous pensions que les élections réconcilieraient les Irakiens. [...] Mais en 2006, les extrêmistes Sunnites et les terroristes d’Al Quaeda ont vu en elles un danger mortel pour leur cause. Ils ont fait sauter la mosquée de Samarra pour provoquer les représailles Chiites, et y sont parvenus. Les Chiites radicaux, certains d’entre eux soutenus par l’Iran, ont alors créés des « escadrons de la mort », avec pour résultat un engrenage de violences confessionnelles qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui
Il y a une part de vérité dans cette présentation des évènements. L’attentat de Samarra a effectivement marqué le début de la guerre civile Irakienne. Mais elle fait l’impasse sur la composante patriotique de la résistance, présente aussi bien chez les Chiites de Moqtada Al Sadr que chez la majorité des Sunnites, qui ont mené une lutte incessante contre l’occupation depuis le début de l’invasion US. Les batailles de Fallujah et de Najaf n’avaient rien à voir avec une lutte confessionnelle.
Lors de la première offensive US contre Fallujah en avril 2004, Al Sadr avait appelé à la solidarité avec la résistance Sunnite, et le pays entier s’était hérissé de combattants. Pour la majorité des Irakiens, la présence US n’est pas une solution : elle est le problème. Le départ des troupes US est une condition sine qua non pour parvenir à une solution à la crise Irakienne. L’ancien ministre de la défense Ali Allawi a proposé récemment un plan [1] en cinq points appelant entres autres à la fixation d’un calendrier de retrait US sur 12 à 18 mois, et leur remplacement par une force internationale de paix.
Eviter l’échec
Mais Bush ne veut ni ne peut reconnaitre cette réalité là. Il a en tête un autre enjeu :
« Un échec en Irak serait un désastre pour les USA. »
Il énumère ensuite les conséquences prévisibles d’un échec de l’aventure Irakienne.
« Les Islamistes radicaux seraient renforcés. Ils seraient plus à même de renverser les gouvernements modérés, bénéficieraient des revenus du pétrole, et l’Iran serait encouragé à poursuivre son programme nucléaire. »
On pourrait presque sourire en voyant Bush mentionner la destination des revenus pétroliers Irakiens parmi ses préoccupations. Il y a là une forme d’aveu retrospectif qui ne manque pas de sel. Mais au delà de l’anectdote, les perspectives du retrait US qu’il brosse, définissent la double impasse de la situation US en Irak.
La réconciliation nationale qu’il espère ne peut se faire que contre - ou à tout le moins sans - les USA. Les Sunnites voient en eux l’occupant et l’allié de Chiites qui les dépossèdent de leur ancienne suprématie, et la majorité Chiite veut une théocratie sur le modèle Iranien. Mais Bush ne peut annoncer un retrait car il serait interprété par toute la région comme une défaite de la super puissance US.
Boots on the ground
La solution politique Irakienne tout comme le retrait étant jugés innacceptables, ne reste donc que la poursuite d’objectifs militaires, en l’occurence la sécurisation de Bagdad, confiée aux Irakiens avec le soutien de 20 000 soldats US supplémentaires.
18 brigades Irakiennes seront attelèes à cette tâche. Elles conduiront des patrouilles, installeront des contrôles routiers et manifesteront leur présence à chaque coin de rue. 5 brigades US seront déployées à coté des Irakiens ou intégrées à leurs unités. Leur mission sera de nettoyer et de sécuriser les quartiers de la ville.
A ceux qui s’interrogeraient sur le peu de résultat de ce type d’opérations jusqu’à présent, Bush répond :
Dans les opérations précédentes, les forces Irakiennes et Américaines nettoyaient les quartiers de leurs terroristes et insurgés, mais ceux-ci réapparaîssaient dès que nos forces se déplaçaient sur de nouvelles cibles. Cette fois-ci nous auront assez de troupes pour occuper les quartiers après leur nettoyage.
Les militaires US sont à l’heure actuelle retranchés dans leurs bases, sans aucun contact avec la population. Ils n’en sortent que pour des opérations ponctuelles ou des patrouilles. Tenir les quartiers comme le promet Bush aura surtout pour effet de fournir en nombre des cibles nouvelles à la résistance, surement pas de la faire disparaitre.
Qui gouverne l’Irak ?
La sécurisation, censée permettre la réconciliation nationale s’accompagne également d’un engagement financier pour envers les Irakiens.
pour donner à chaque Irakien une participation dans l’économie du pays, l’Irak va passer une nouvelle législation destinée à partager les revenus du pétrole entre tous les Irakiens. Le gouvernement Irakien va dépenser 10 milliards de $ dans les projets d’infrastructure et de reconstruction.
Qui gouverne l’Irak ? Bush ou Maliki ? Il est assez piquant d’entendre annoncer à Washington des mesures de redistribution des revenus pétroliers qui pourraient avoir été signées par Chavez ou... Saddam Hussein. D’ailleurs, quand on parle du loup :
Pour autoriser plus d’Irakiens à participer à la vie politique, le gouvernement va réformer la loi de « de-Baasification » et étudier des amendements à la constitution.
Après avoir promis à des Sunnites déjà révoltés par le sort indigne fait à Saddam toute la rigueur de l’opération de pacification de Bagdad, il convenait sans doute de leur offrir une contrepartie.
Une région sous pression
Bush s’attèle à une tâche fort délicate. Convaincre les Sunnites d’abandonner leur rôle dominant, convaincre les laics de vivre sous un régime théocratique, convaincre les Chiites de ne pas se venger de leurs anciens oppresseurs, requiererait sans doute la virtuosité diplomatique de tout un bataillon de Kissinger Moyen Orientaux.
Malheureusement pour lui, la pièce maitresse de son système, c’est à dire les Chiites modérés, constitue un sujet d’inquiétude majeur pour ses alliés arabes traditionnels, Arabie Saoudite, Jordanie, Egypte, pays Sunnites qui s’effraient de l’installation à Bagdad d’un pouvoir Chiite aux sympathies Iraniennes.
Au plus fort des combats inter-confessionnels récents, l’Arabie Saoudite menaçait d’intervenir pour soutenir les Sunnites si les USA se retiraient d’Irak, et le Roi de Jordanie mettait en garde contre les trois guerres civiles qui pourraient embraser la région.
Le rapport du Groupe d’Etude sur l’Irak piloté par Baker, prenait en compte cette dimension régionale, et conseillait d’entamer le dialogue avec les voisins Syriens et Iraniens.
Bush a comme d’habitude une vision plus martiale des relations régionales. Si il ne peut faire autrement que de s’appuyer sur les Chiites Irakiens pour tenter de stabiliser le pays, il n’est pour lui pas question de donner des gages aux opposants des USA dans la région.
L’Arabie Saoudite, la Jordanie, l’Egypte et les Etats du Golfe doivent comprendre qu’une défaite américaine en Irak créerait un sanctuaire pour les extrêmistes et une menace stratégique pour leur survie.
L’Iran en ligne de mire
Bush dessine la ligne de fracture du conflit entre Chiites et Sunnites qu’il a contribué à créer, et place l’enjeu au plus haut : la survie des régimes. Pour éviter le désastre d’un Irak Chiite autonome donc pro-Iranien, les pays Arabes modérés n’ont d’autre choix que de s’enrôler sous la bannière étoilée. Dans la corbeille de l’alliance, Bush offre le seul présent que les USA sous sa conduite sont à même d’imaginer : Armes et menaces contre l’Iran et son allié Syrien.
Nous nous occuperons de l’Iran et de la Syrie. Ces deux régimes permettent aux terroristes d’agir en Irak à partir de leurs territoires. L’Iran fournit des équipements utilisés pour attaquer les soldats US. Nous mettrons fin aux approvisionnements venant d’Iran et de Syrie. Nous chercherons et détruirons les réseaux qui procurent des armes sophistiquées et de l’entrainement à nos ennemis en Irak.
Il est difficile de ne pas entendre dans cette phrase l’annonce d’opérations militaires visant la logistique des insurgés sur leurs bases arrières, c’est à dire sur les territoires Syriens et Iraniens.
Il s’agirait là d’une escalade gravissime dans la crise, qui entraînerait à coup sur une riposte Iranienne. Bush anticipe le risque et annonce le déployement d’une force prête à faire face aux représailles Iraniennes.
Nous allons prendre des mesures pour renforcer la sécurité en Irak et protéger les intérêts Américains au moyen Orient. J’ai récemment ordonné le déployement d’un Groupe Aéronaval [2]. Nous accroitrons les échanges de renseignement et déployeront des systèmes anti missile « Patriots » pour sécuriser nos amis et nos alliés dans la région.
L’impensable
Voilà presqu’un an, Seymour Hersch donnait consistance à l’hypothèse [3] d’une action américaine contre l’Iran. Dimanche dernier The Times faisait état d’un plan Israelien de bombardement des sites d’enrichissement d’uranium par des armes nucléaires tactiques.
Le bon sens voudrait que l’on interprète ces signaux comme faisant partie des stratégies d’intimidation où l’on agite le bâton sans réelle détermination à en faire usage.
Les guerres ont leur propres logiques dont la caractéristique est de dépasser celle des belligérants. Empêtré au coeur d’une poudrière Moyen Orientale qu’il a contribué à créer, Bush est à la fois l’acteur et le jouet des forces en présence dans la région.
La politique US est aujourd’hui prise en tenaille par des acteurs et des intérêts qu’elle ne maîtrise pas. Son alliance avec les Chiites qui est indispensable pour espérer installer un gouvernement stable en Irak, est en même temps le gage d’une influence accrue de l’Iran que ni Washington ni ses alliés ne veulent tolérer.
La solution préconisée par Bush pour résoudre cette quadrature du cercle, déconnecter les gains des Chiites d’Irak de ceux leur protecteur Iranien, est à l’image des méthodes néoconservatrices habituelles qui ne connaîssent qu’intimidation, force brutale, et autres « douleurs de l’accouchement » [4].
Mais qui peut prévoir l’issue de ce plan de bataille impliquant une escalade dans la confrontation avec Téhéran ?

International





L’Irak, atout iranien, par Robert Dreyfuss (VO)
USA : cartographie du chômage (Animation)