Vétéran du Vietnam, ancien hippie, Joe Bageant devenu depuis journaliste et écrivain de talent, porte un regard tendre et inquiet sur l’amérique où il a grandi, celle des petits blancs du Sud profond, laissés pour compte de la modernité.
Joe Bageant vit à Winchester en Virginie, petite ville de cette Amérique ouvrière, religieuse et pro Bush, pour laquelle les Démocrates représentent un parti de privilégiés urbains, loin des préoccupations de victimes de la mondialisation qui n’espèrent plus rien si ce n’est sauver leur peau dans un monde dur, qui les tient pour quantité négligeable et ou le moindre incident de parcours est le début de la chute.
Emboitez le pas à Joe, et rencontrez Poot l’ancien soudeur, Nance la cariste évangéliste, anti-héros du rêve brisé de la grande Amérique.
Let’s Drink To The Slobbering Class (*)
Raise your glass to the hard working people
Let’s drink to the uncounted heads
Let’s think of the wavering millions
Who need leaders but get gamblers instead
Salt of the Earth, Rolling Stones
Je m’arrêtais chez Larry Carburant & Casse-Croûte pour ma dose habituelle de café matinal en allant travailler et - malheur ! - il y avait là Poot, mon ami hirsute et ses 150 kg servants au comptoir.
"Bon Dieu que fais-tu ici à encaisser mon café dans cette boutique minable ? Tu es censé être soudeur mon gros !"
En fait, Poot, qui a perdu son boulot dans une acierie, avait pris une petite licence de travailleur indépendant. Et puis il n’a pas réussi à payer ses cotisations, et s’est fait coincer pour défaut de licence. Et envoyer en prison, pour ça, aussi. Je croyais pourtant que ce n’était pas un délit aussi grave que ça.
Maintenant il est en semi-liberté, et travaille chez Larry Carburant & Casse-Croûte, une petite chaine de six boutiques qui employe régulierement des prisonniers à un tarif de super-rabais. Par décision de justice, Pook doit travailler ici jusqu’en Aout et en contrepartie de ce privilège, abandonne une bonne partie de son salaire au glorieux état de Virginie.
Ce n’est rien d’autre que de l’esclavage régi par la justice locale, le genre d’appropriation sur les noirs et les petits blancs qui a toujours été en vigueur dans les états esclavagistes. Jettez les en prison, puis louez les aux aux entrepreneurs locaux qui sont les copains politiques des juges et des officiels.
En fait, les maitres de notre petite république bananière de Virginie ont inventé une amélioration à leur petit jeu, en faisant construire une énorme prison régionale. Elle est devenue la pourvoyeuse du travail bon marché de prisonniers en semi-liberté, pendant que les contribuables payent pour les encagés les factures d’hébergement et de nourritures. Encagés qui d’ailleurs retournent rarement dans leurs ville d’origine, et choisissent plutôt de se mélanger avec les adorables filles du cru.
Vous autres Yankees, n’avez aucune idée de ce que l’élection de Bush a provoqué dans les états du sud. Notre penchant congénital pour les punitions et les travaux forcés nous a conduit vers une nouvelle ère de constructions pénitentiaire. Du jamais vu depuis le temps de l’Oncle Joseph Staline.
Par chez nous on sait quoi faire avec les mauvais garçons comme le pauvre Poot et les accrocs à la dope que notre industrie pénitentiaire importe de sept autres états. Enfermez les et faites du profit ! Réinsertion, version Républicaine.
Mais revenons à Poot. Quand les ennuis s’abattent sur les ouvriers, c’est généralement par chapelets. C’était déjà assez triste que Poot ait perdu son appartement quand il a atterri dans celui de l’Etat, et doive s’en retrouver un autre en Aout en même temps qu’un nouveau boulot, à moins qu’il se décide à manger de la vache enragée en restant chez Carburant & Casse-Croûte.
Mais il a en plus perdu son camion. Je parierai bien qu’il ne se sortira jamais de ce mauvais pas. Depuis, une nouvelle calamité est née de sa rencontre avec le goulag pénal Américain du travail au rabais. Par ordre de la Cour, Poot n’a plus le droit de mettre les pieds dans le bistrot de Burt jusqu’en Aout. Il ne survivra surement pas à un tel choc.
C’était il y a une semaine. Aujourd’hui, nous sommes vendredi, et rien ne pourra m’empêcher d’aller me saouler chez Burt, avec ou sans mon pote chevelu. Eeeeet évidemment le voila, assis au coin du bar ! Pauvre idiot, j’aurais du savoir qu’aucune décision de tribunal ne pouvait retenir ses 150 kilos d’impièté sudiste à l’écart d’un bistrot. Donc voila Poot, expliquant à Nance Kelly quel talent il a pour se brancher avec la femme qui ne lui convient pas. Pour mémoire, la femme qui ne convient pas, c’est n’importe quelle femme 1) Dont le nom n’est pas celui qui est porté sur votre certificat de mariage 2) Est entre deux ages et prend A LA FOIS de progesterone et du prozac 3) Entre en transe à l’église. Quelque soit le cas, Poot a autant de chance de brancher Nance que de trouver de la neige au Sahara. Sa méthode habituelle "Bois jusqu’à ce que tu en ais envie" ne marchera pas avec elle.
Nancy est une jolie campagnarde de 32 ans, élevant deux enfants avec sa mère. Elle est cariste et conduit une machine "à extension longue" sur la plateforme de transbordement de l’usine Rubermaid locale. Pour votre gouverne, gens biens nés qui n’êtes pas d’ici, sachez qu’une "extension longue" est un modèle de chariot élévateur dont le plateau peut s’élever de 10 métres. Ils sont d’ordinaire pilotés par des hommes, ce qui fait de Nancy une "femme libérée" d’après les critères de la classe ouvrière. Investie dans son église fondamentaliste elle ne boit pas et sort rarement avec un homme, mais étonnement, vient ici de temps en temps siroter un coca (je n’ai aucune envie de savoir quels ressorts psychologiques sous tendent ce petit jeu). Ses collègues l’appellent "Termite" à cause de sa taille mais nous, les vieux piliers de l’arrière salle, la surnomons "La Chatte Majeure" et quand elle installe ses airs revèches sur un tabouret, eh bien nous le vieux briscards du bar en sommes réduits a espérer respectueusement. Quelques jeunes aussi d’ailleurs je crois. Mais nous sommes sensés parler politique dans ces écrits, n’est-ce pas ? (soupir)
Politiquement Nance est anti-syndicats, anti-avortement, et vaguement au courant de l’existence de l’Organisation Nationale des Femmes, qui pour elle équivaut à une "bande de lesbiennes de la côte Ouest". Nance est Républicaine comme les poissons sont des créatures de l’océan. A cause de son milieu (Classe ouvrière défavorisée, Sudiste, Etudes secondaires, à demi fondamentaliste chrétienne) elle ne connaît pas un seul électeur Démocrate. Nous en avons discuté et ni elle ni moi n’a été capable de citer un Démocrate qu’elle aurait connu personnellement.
"Je te connais" m’a-t-elle suggéré
"Ca ne compte pas. Parce que je suis un coco sans dieu !"
Reste que pour de nombreux ouvriers Américains, il est possible de ne pas cotoyer une seule personne de gauche dans leur vie quotidienne - ce qui doit sembler inconcevable pour des citadins. Une nuit passée dans n’importe quel bistrot montre pourquoi c’est possible. Saurez vous déchiffrer le système de C L A S S E S Américain ?
Il y a le modèle standard de blonde à la Lynndie England et un tas de males, certains sur le point de reloindre l’armée pour quitter une ville et un boulot sans avenir. Un seul regard sur la clientèle de Burt rend évident que le vies dures de l’amérique travailleuse ne créent pas des gens de gauche. La plupart ici, ne savent pas la différence entre Chambre et Sénat, ce qui ne les dérange pas du tout, parce que dans la démocratie telle qu’ils l’entendent, l’opinion de chacun vaut le même poids, qu’elle soit informée ou non.
Ils n’ont jamais rencontré un seul syndicaliste, ni suivi un cours en université, et n’espèrent pas grand chose de la vie. La Gauche espère beaucoup trop, selon eux. La vie est dure. Accepte la. Ne prend pas de risques. Soit prudent et accroche toi à ce que tu connais. Comme la plupart des travailleurs, ils sont nés travailleurs, n’ont jamais eu envie d’étudier et acceptent leurs vies. Les gens comme eux n’ont pas de "carrière", ils ont des boulots qui payent les factures.
Le monde pour eux, en dehors de chez Burt ou de Winchester n’existe pas. Pas vraiment. Si vous passez vos journées à une tâche abrutissante et répétitive, le cerveau baigné dans les anti-dépresseurs le ventre rempli de nourriture trop grasse, et vos soirées à moitié ivre ou en de train de récupérer d’une journée de travail dans le canapé, quand diable allez vous avoir le temps ou l’envie de saisir les implications du réchauffement climatique alors que vous êtes à une journée de salaire près ?
Il y a quelques temps j’observais la clientèle du bar regardant à la TV des afghans jouer au polo avec le cadavre d’une chèvre, silencieux, fascinés. Si ce n’est pas la mort cérébrale, je ne sais pas ce que c’est. L’omnipotente industrie américaine a mis mes semblables à bas, affalés sur leurs canapés, Ils sont gavés par des camelots avec les images creuses de la "liberté" promise par les publicités de 4x4.
Recevoir un enseignement de seconde zone, puis être mis en concurence Darwinienne contre leurs collègues de travail par l’économie de marché, ne prédispose pas à l’optimisme ni à l’ouverture d’esprit. Cela crée plutôt une morne bassesse que personne n’évoque dans le discours politique aujourd’hui.
Je me souviens d’un temps ou nous n’étions pas si veules, quand la plupart des clients de Burst croyaient au rêve américain. Il en reste quelques uns, ou du moins le disent-ils, mais ils en sont réduits à être content d’avoir un boulot, n’importe quel boulot. Quand vous êtes interchangeable et méprisé vous ne prétendez plus exercer de choix.
Pour nourrir votre famille vous travaillez de plus en plus dur pour gagner de moins en moins. Vous mangez de la merde et espérez un sursis. Finalement vous devenez aigri et jaloux de tous ceux qui ne sont pas dans la même situation difficile. Et vous imaginez que tous ceux qui bénéficient d’un répit, surtout si il est financé par l’état, vous escroquent.
Il n’y a ensuite qu’un tout petit pas à faire pour aller du ressentiment à la haine, et au comportement irrationnel qui l’accompagne. Comme le vote Républicain, contre vos intérêts.
(....)
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Vous pourrez trouver les textes de Joe Bageant sur le site littéraire Cold Type, qui en propose des éditions au format Pdf gratuites en téléchargement, et quelques traductions françaises sur Orbites.info

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