« Je ne suis plus assez forte, trop de pression au travail », tel est le message d’adieu qu’Isabelle Béal a adressé aux siens avant de mettre fin à ses jours. Cette mère de famille de 41 ans se serait suicidée en absorbant une surdose de médicaments. Elle était chef de groupe dans un restaurant d’entreprise Sodexho dans la banlieue lyonnaise. Contre Info a collecté l’appréciation d’organisations de travailleurs sur cette entreprise. En septembre 2006, celle-ci s’était vu décerner le « Presse Citron d’Or » par une organisation belge non dénuée d’humour, en raison de ses pratiques à l’égard de ses salariés.
Libération rapporte aujourd’hui les circonstances qui entourent ce drame.
« Depuis six mois, elle vivait très mal la pression qu’elle devait porter sur ses épaules, elle ne parlait que de ça, mais je ne pensais pas qu’elle en arriverait là », dit son mari, Franck Galliano, qui poursuit :
« Tant que l’on n’est pas confronté à cette chose, on n’imagine pas qu’il soit possible de se suicider à cause du travail. »
« Si c’est arrivé à Isabelle, cela peut arriver à tout le monde. Elle faisait partie de ces personnes qu’on n’aurait jamais crues capables d’un tel geste. »
Selon Nathalie Genevoix, une de ses collègues et amie, Isabelle Béal, fille « compétente et intelligente », subissait une pression importante de la direction de son restaurant. « On lui demandait de se faire respecter et obéir. Ce n’était pas évident pour ce petit bout de femme. » « Depuis quelque temps, elle pleurait tout le temps. »
Son mari pense qu’ « elle n’a pas supporté les charges supplémentaires, les obligations de rentabilité, la pression de son supérieur ». A plusieurs reprises, en militant syndical, il lui propose d’essayer de réagir. Elle refuse. « Je crois qu’elle aimait ce travail. Elle voulait prouver qu’elle pouvait y arriver et n’osait pas faire de bruit. »
« Nous sommes bouleversés, mais nous ne comprenons pas son geste », explique Bruno Dorler, le directeur régional de Sodexho entreprises. Selon lui, il existe certainement d’autres facteurs, car elle n’avait jamais fait part de problèmes particuliers au sein de l’entreprise.
Sodexho, Presse Citron d’or
Il est bien sûr impossible de déterminer la part des facteurs qui conduisent à commettre l’irréparable. Pourtant, comment ne pas mettre en cause des organisations du travail de plus en plus stressantes, et des conditions de vies précaires ?
Pour preuve, Sodexho s’est vue décerner en septembre 2006 la distinction peu enviable de « Presse-citron d’or » par le Parti du Travail de Belgique, qui avait classé les entreprises selon onze critères chiffrés mesurant la pression exercée sur les salariés.
Voici comment le résultat de l’enquête était commenté dans le numéro du 9 septembre 2006 de la revue Solidaires, éditée par cette organisation :
La méthode. Nous avons défini onze critères : évolution de l’emploi, rotation du personnel, durée du travail, etc. Pour chaque critère, les entreprises reçoivent une cote allant de 1 (la plus antisociale) à 115 (la moins antisociale). Cela permet de faire un premier classement (onze classements, en fait), pour définir l’entreprise la pire selon chaque critère. Puis, nous avons additionné les 11 cotes de chaque entreprise pour établir un classement final.
Les sources. Toutes les données ayant servi à nos calculs viennent des comptes annuels 2005 (en particulier le bilan social), c’est-à-dire des chiffres fournis par les entreprises elles-mêmes à la Banque nationale. La liste comprend seulement des entreprises et non des groupes d’entreprises. Aldi, par exemple, n’y figure pas car le groupe compte une entreprise dans chaque province, chacune ayant moins de mille emplois.
Presse-citron d’or : Sodexho. Le presse-citron est un ustensile connu dans les cuisines des restaurants d’entreprise Sodexho. Sur 6 des 11 critères, la firme se situe dans le top 20 : rotation du personnel, licenciements, nombre de temporaires, distribution de dividendes et vol de salaire indirect. Pourtant, de nombreuses institutions publiques et sociales (écoles, homes, etc.) recourent aux services de cette multinationale pour fournir les repas. Souvent en se débarrassant de leur propre personnel de cuisine, ce qui revient à une forme de privatisation.
Sodexho est une multinationale française comptant 314000 salariés dans 72 pays. Dans plusieurs de ces pays, le groupe est dénoncé pour ses activités dans les prisons privées (restauration mais aussi sécurité, nettoyage, travail, formation, transport, santé, etc.).
Les délégués de Sodexho confirment les résultats de l’enquête
Lorsque nous leur avons dit que leur entreprise était n°1 de notre classement, les délégués syndicaux n’étaient pas totalement surpris.
« C’est l’image que je me fais de Sodexho, témoigne Arnaud Decock, délégué FGTB, lorsque nous lui énumérons les six critères antisociaux pour lesquels l’entreprise se classe dans le top 20. Le mode de fonctionnement de Sodexho est inhumain, surtout pour les travailleurs les moins qualifiés qui parfois ne parlent même pas français.Il y a un grand nombre de contrats temporaires, d’intérimaires, de mi-temps. »
Presque plus personne n’est engagé à temps plein. Un avenant au contrat de travail permet certes aux temps partiels de travailler à temps plein, « mais quand vous n’êtes pas assez rentable, on vous remet à temps partiel. Ce qui fait que beaucoup quittent l’entreprise. »
Sodexho arrive en tête pour notre critère n° 2, le turn-over (rotation du personnel). En 2005, alors que l’entreprise comptait un effectif moyen de 2490 équivalents temps pleins, elle a engagé 6554 équivalents temps plein et en vu partir 6418 (2028 temps plein et 5931 temps partiels).
Pas étonnant lorsqu’on sait que l’entreprise compte une... entreprise interne d’intérim. « On la nomme CPS, explique Rosalie Infantino, déléguée CSC. Elle place les travailleurs au jour le jour dans les 500 sites que compte Sodexho dans le pays. Les jours où il n’y a pas de boulot, vous tombez sous le chômage. Pour moi, ce sont de faux emplois : vous ne savez pas ce que vous ferez demain. Tout en étant tenu par un contrat. »
« On ne vieillit pas chez Sodexho »
Les délégués ont calculé que l’âge moyen est très bas dans cette entreprise qui existe depuis quarante ans. « Seulement 10% du personnel ouvrier dépasse les 45 ans, résume Rosalie Infantino. Et à peine 1% au-dessus de 60 ans. On ne vieillit pas chez Sodexho. Nous avons soumis cette question au conseil d’entreprise européen. Les délégués Sodexho des autres pays ont décidé de faire le même exercice pour pouvoir analyser la situation dans l’ensemble du groupe. »
Quant au travail syndical, autant dire qu’il n’est pas aisé. « Nous devons nous battre et nous acharner d’une façon pas possible pour obtenir cinq cents, voire rien du tout. » Alors que des usines d’un millier de personnes comptent souvent une dizaine de délégués dégagés à temps plein pour leur boulot syndical, aucun délégué de Sodexho ne peut se libérer entièrement pour aller voir les 2500 travailleurs répartis sur 500 sites. « Après cinq ou six années de visites systèmatiques, nous n’avons pu voir qu’un tiers des sites. », note la déléguée CSC. « Beaucoup de travailleurs ne savent même pas que nous existons, ajoute son collègue FGTB. Et beaucoup de gérants de ces sites se permettent n’importe quoi vis-à-vis du personnel. »
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La Sodexho vue par la CFDT
Le site de la fédération de l’Hôtellerie, Restauration et Tourisme, contient lui aussi de nombreux documents qui montrent à quel point cette multinationale semble faire peu de cas de ses salariés.
Voici, relevées sur ce site, quelques unes des brèves concernant l’entreprise :
Sodexho : la face cachée du développement durable (1 février 2007 )
Pendant que Sodexho engrange des milliards d’euros de bénéfices, ses salariés au SMIC ne gagnent même pas la valeur du SMIC de droit commun [1].
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Pour avoir bonne publicité, Sodexho signe un partenariat avec les Restos du Cœur. Sans honte ! Car dans l’entreprise, il y a des employés qui ne peuvent plus boucler les fins de mois et qui vont aux Restos du Cœur, au Secours Catholique, au Secours Populaire... Les charges de travail deviennent irréalistes autant pour les employés que pour l’encadrement. Tout le monde est sous pression. Le harcèlement moral est plus que présent, le stress accompagne tous les travailleurs de l’entreprise. Les conditions de travail ne sont plus acceptables pour l’ensemble des salariés.
Sodexho : mondialisation destructrice en Australie (21 septembre 2006)
En Australie, le gouvernement ultraconservateur du Premier Ministre, John Howard, détruit le droit du travail et privatise les services publics. Parmi les premiers à en profiter, Sodexho qui a travers sa filiale Serco soumissionne aux appels d’offres pour les services de restauration et de nettoyage des bases de la défense nationale et d’autres contrats.
Aussitôt instaurée, Sodexho dénonce les garanties collectives (l’équivalent de nos conventions collectives) et propose, grâce aux nouvelles lois, des contrats individuels bien moins intéressants. Pour l’instant, 400 salariés à Canberra, les premiers à être repris par Sodexho, se voient proposer des salaires inférieurs de 12 000 dollars australiens par an (7 106 €) pour continuer à exercer le même travail dans les mêmes conditions.
Des négociations sont en cours entre Sodexho et les syndicats du secteur hospitalier et des services de santé qui représente les 1100 employés qui nettoient les les hôpitaux et servent à manger aux malades de la Colombie Britannique (Canada). Dans ce secteur récemment privatisé, les salaires ont diminué de près de la moitié. C’est pourquoi, au Canada, un emploi à Sodexho est qualifié de « passeport pour la pauvreté » en particulier pour la majorité féminine du personnel (tiens, ça nous rappelle...)
Les employés de Sodexho veulent un contrat collectif équitable et des salaires décents. Mais le message de Sodexho aux négociateurs est clair : « ils mangeront des miettes ! »
Un secteur créateur de précarité
Sodexho n’est pas la seule entreprise de restauration collective responsable de ces pratiques. Voici comment la CFDT décrit la situation dans le secteur :
Restauration Collective : à quoi sert une profession qui paupérise ses salariés ? (21 juin 2006)
Dans une branche professionnelle où 52% des salariés sont au taux horaire du SMIC, dont 75% à temps partiel, la pauvreté frappe de plus en plus les salariés honnêtes atteints dans leur dignité d’être obligés de solliciter des aides. Alors qu’ils travaillent !
Malgré des responsabilités hiérarchiques lourdes en termes de sécurité alimentaire assumées par les salariés reconnus qualifiés, plus des trois-quarts des employés de la profession ne dépassent pas 1,3 fois le SMIC. Un directeur de restaurant entame sa carrière à un montant inférieur !
La restauration collective atteint le paradoxe de cumuler les salariés les plus pauvres et les multinationales les plus performantes. Où va-t-on ?

France






Etude : Jamais les Français n’ont ressenti autant de difficultés liées au logement
USA : cartographie du chômage (Animation)