Si vous pensez que le pic pétrolier apportera la solution au problème de l’effet de serre, en diminuant de fait les émissions de CO2, vous avez tort. Vraiment tort. David Strahan explique pourquoi.
Par David Strahan, BBC News, le 29 mars 2007
De nombreuses personnes pensent que la raréfaction du pétrole - le Pic Pétrolier - donera l’occasion de combattre efficacement le réchauffement. Ils ont tort.
Il est de plus en plus évident que la production pétrolière connaîtra bientot un déclin, aux conséquences économiques potentiellement dévastatrices.
Bien que le concept de pic pétrolier ait traditionnellement été considéré comme peu sérieux par l’industrie du pétrole, aujourd’hui, même les grands patrons du secteurs en acceptent l’idée.
L’année dernière Thierry Desmarest, le président de Total, quatrième compagnie au monde, a déclaré que le pic pourrait intervenir aux alentours de 2020, et enjoint les gouvernements à mettre en oeuvre des politiques de limitation de la demande afin de reculer le moment fatidique où s’amorcera le déclin de la ressource.
D’autres observateurs sont convaincus que le pic de production est plus proche encore. De nombreux écologistes se méfient de ces prévisions qu’ils interprètent comme des manoeuvres visant à faire croire que le problème du réchauffement se réglera de lui-même en l’absence de pétrole.
Stephen Tindale de Greepeace, lui, ne croit pas à l’imminence du pic, mais espère tout de même qu’il se produira rapidement.
« Espérons que le pétrole s’épuise, ansi le monde devra développer des énergies alternatives rapidement, et pour le problème du climat, le résultat sera excellent », m’a-t-il déclaré.
Rien n’est plus faux.
Croissance sale
Il est mathématiquement impossible que le pic pétrolier soit la solution au changement climatique. Bien que le pétrole soit la première source énergétique responsable de l’émission des gaz à effet de serre, le charbon et le gaz, pris ensemble, ont un rôle encore plus important, et la croissance probable des émissions qui leur sont dues sera supérieure à la diminution de celles causées par le pétrole.
Ainsi que je le démontre dans « Le Dernier Choc Pétrolier » [1], en utilisant les chiffres du scénario d’estimation moyenne [2] de L’Agence Internationale de l’Energie (AIE), même si la production pétrolière atteignait son sommet en 2010 et commençait immédiatement à décliner de 3% par an, le total des émissions des gaz à effets de serre continuerait à croître de 25% pour atteindre 32 milliards de tonnes en 2030.
Alors que nous devrions à cette époque avoir diminué nos émissions d’au moins 60%.
De fait, le pic pétrolier pourrait rendre les choses encore pires s’il nous pousse à exploiter les mauvaises sources d’énergies.
Brûler les forêts tropicales ou les tourbières pour les convertir en plantations destinées à la production d’huile végétale relacherait de grandes quantités de CO2 dans l’atmosphère, et a déjà conduit l’Indonésie - selon certaines méthodes de calcul - a être le troisième émetteur de CO2 au monde, après les USA et la Chine.
Le carburant synthétique obtenu à partir du gaz naturel selon la méthode Fischer-Tropsch produit plus de carbone - en mesurant l’empreinte totale du CO2, depuis le puits jusqu’à l’utilisation - que le carburant classique. Et lorsque le carburant est produit à partir du charbon, ces émissions doublent.
Aucune de ces méthodes alternatives ne semblent à même de combler le déficit de production du pétrole, tout au moins pas assez rapidement.
Mais dans la mesure où elles sont bien plus émettrices de carbone, il n’est pas difficile d’imaginer un scénario dans lequel nous souffririons en même temps de pénurie de carburant tout en émettant encore plus de CO2 que ce prévoyait le modèle de l’AIE, ce qui serait le pire des mondes possibles.
La contrainte de l’espace
Bien que ces carburants s’avèreront vraisemblablement peu adaptés, nous pourrions y être contraints car les alternatives plus propres sont encore plus inadaptées pour toutes sortes de raisons.
Les biocarburants peuvent être produits durablement avec une réelle réduction des émissions de CO2, mais dans le monde industrialisé, nous ne disposons tout simplement pas des terres nécessaires.
Dans les pays en développement, toutefois, il reste de vastes étendues qui pourraient accueillir une production durable de canne à sucre, mais les travaux requis pour palier au manque de carburant classique seraient gigantesques.
J’ai calculé que pour combler le déficit en carburant après le pic pétrolier avec un déclin annuel de 3%, il faudrait planter chaque année 200 000 km carrés, soit à peu près la taille de Cuba, du Sri Lanka et de la Papouasie Nouvelle Guinée.
Alternativement, si nous décidions de convertir les transports routiers en Grande Bretagne en développant des moteurs fontionnant à l’hydrogène produit écologiquement, c’est à dire par électrolyse de l’eau qui ne génère pas de CO2, nos options pour y parvenir seraient :
67 centrales nucléaires de type Sizewell B [3]
Une centrale solaire couvrant chaque mètre carré du Norfolk et du Derbyshire réunis.
Une centrale éolienne plus grande que la région sud ouest de la Grande Bretagne.
L’envol des prix
Lorsque la production pétrolière commencera à baisser, l’impact économique pourrait être catastrophique.
L’envol du prix du pétrole pourrait entraîner une dépression mondiale plus grave que celle des années 30, et l’effondrement des bourses compromettrait notre capacité à financer les coûteuses infrastructures d’énergie propre dont nous aurions besoins.
Devant l’allongement des files de chômeurs, la volonté politique de combattre les changements climatiques pourrait être mise à mal par la nécessité de maintenir l’énergie au cout le plus bas possible.
De nombreux écologistes semblent se soucier peu du pic pétrolier, parcequ’ils n’arrivent pas à concevoir que cela puisse être aussi important que le changement climatique.
Mais c’est passer à coté du problème.
La raréfaction du pétrole est un problème extrêmement grave, non seulement en lui-même, mais aussi parce qu’il a pourrait être responsable à la fois d’un accroissement des émissions, et de la destrution de la prospérité qui serait nécessaire pour combattre le réchauffement climatique.
Et pour cette raison - parmi d’autres - il pourrait également détruire notre civilisation.
David Strahan est un journaliste d’investigation et réalisateur de documentaires.

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