A l’occasion de la sortie en salle de « We Feed The World », documentaire sur l’Agro Business mondialisé, Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, décrit les mécanisme qui créent la malnutrition dans le monde. Le film, l’entretien, le contexte. Maj le 26/4, interview de Ziegler sur iTélé.
We Feed The World, Le Marché de la Faim, sort en salle aujourd’hui. Ce documentaire d’Erwin Wagenhofen démonte les mécanismes d’une l’industrie agroalimentaire mondialisée.
En suivant les trajets qu’effectuent les nourritures, il met au jour les déséquilibres absurdes d’un monde qui pourrait nourrir 12 milliards d’êtres humains, et dans lequel 850 millions de personnes sont sous alimentées.
Dans ce système, le Brésil qui n’a pas atteint l’autosuffisance alimentaire, au lieu de développer des cultures vivrières, transforme la forét amazonienne en culture de soja qui sera utilisé à nourrir les poulets européens.
Et l’Afrique reçoit à bas prix des tomates cultivées en Europe qui ruinent les agriculteurs locaux.
A l’occasion de la sortie du documentaire qui s’est en partie inspiré d’un de ses ouvrages, Jean Ziegler, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, répond aux questions de Libération. Extrait.
Dans le film, vous témoignez comme expert sur la faim.
J’explique que selon le Rapport mondial sur l’alimentation 2006 de la FAO (Food and Alimentation Organisation), l’agriculture mondiale a aujourd’hui la capacité de nourrir 12 milliards d’êtres humains alors que nous sommes 6,2 milliards. Cela signifie que pour la première fois dans l’histoire du monde, la faim n’est pas une fatalité : un enfant qui meurt, faute de nourriture, est un enfant assassiné. 850 millions de personnes sont gravement sous-alimentées, dont 70 % de paysans, c’est une des absurdités de la situation.
Pourquoi la faim perdure-t-elle ?
Pour la première fois, grâce à la mondialisation, aux révolutions technologique, électronique et industrielle, nous avons vaincu la pénurie, nous sommes sortis du royaume de la nécessité pour entrer dans le royaume de l’abondance. La tragédie réside dans le fait qu’au moment même où le bonheur serait matériellement possible, nous vivons une reféodalisation du monde, avec une captation de ces immenses richesses nouvellement créées par une oligarchie transcontinentale détentrice du capital financier.
Il n’y a donc pas de pénurie alimentaire ?
Non. La cause de la faim, c’est une répartition aberrante des richesses, c’est la politique de libéralisation des échanges de l’OMC, la politique de dumping agricole de l’Union européenne. Dans le documentaire, l’exemple du Brésil est frappant. Sur 181 millions de Brésiliens, 44 sont gravement et en permanence sous-alimentés, alors que c’est un pays agricole. Le président Lula veut combattre la faim, par la réforme agraire notamment, mais pour cela il faudrait qu’il ait de l’argent ! Or, le Brésil est le deuxième pays le plus endetté du monde.
Et qu’est-ce qui peut rapporter des devises permettant de rembourser les intérêts de la dette aux banques des pays du Nord ? La culture du soja, pour laquelle on détruit la forêt amazonienne : 16 000 hectares en 2006. Et c’est ce soja qui va nourrir les poulets européens élevés en batterie. Dernier segment de cette chaîne absurde : les parties nobles (cuisses, ailes) de ces poulets vont dans les supermarchés des pays européens, le reste des carcasses est exporté en Afrique et vendu sur les marchés à des prix de dumping, ce qui détruit la production locale.
Grâce aux subventions et aides à l’exportation attribuées par leur gouvernement aux paysans des pays du Nord, sur n’importe quel marché africain, on peut acheter des légumes ou des fruits italiens, français portugais ou espagnols aux deux tiers ou à la moitié du prix de produits autochtones ! Le paysan africain peut bien travailler avec sa femme quinze heures par jour, il n’a pas la moindre chance de conquérir un minimum vital suffisant pour sa famille. Sur 52 pays africains, 37 sont des pays presque exclusivement agricoles, et on s’étonne que des milliers de jeunes Africains risquent leur vie dans l’Atlantique pour débarquer en Sicile ou aux Canaries. Ce sont des réfugiés de la faim.
propos recueillis par Eliane PATRIARCA
Jean Ziegler sur le plateau de iTélé
We Feed The World
Synopsis
Chaque jour à Vienne, la quantité de pain inutilisée, et vouée à la destruction, pourrait nourrir la seconde plus grande ville d’Autriche, Graz...
Environ 350.000 hectares de terres agricoles, essentiellement en Amérique latine, sont employés à la culture du soja destiné à la nourriture du cheptel des pays européens alors que près d’un quart de la population de ces pays souffre de malnutrition chronique.
Chaque Européen consomme annuellement 10 kilogrammes de légumes verts, irrigués artificiellement dans le Sud de l’Espagne, et dont la culture provoque localement des pénuries d’eau.
WE FEED THE WORLD est un film sur la pauvreté au cœur de la richesse qui éclaire la manière dont notre nourriture est produite et répond aux questions que le problème de la faim dans le monde nous pose.
Ce ne sont pas seulement des pêcheurs, des fermiers, des agronomes, des biologistes et Jean Ziegler, fonctionnaire aux Nations Unies qui sont interrogés, mais aussi un des responsables de Pioneer, le leader mondial des ventes de semences, ainsi que Peter Brabeck, le P.D.G. de Nestlé, la plus importante multinationale agro-alimentaire mondiale.
Le site du film http://www.we-feed-the-world.fr/
L’Empire de la Honte
L’Empire de la Honte est l’ouvrage de Jean Ziegler qui constitue l’une des sources de la réflexion menée par le réalisateur de We Feed The World, Erwin Wagenhofen.
Présentation de l’éditeur
Nous assistons aujourd’hui à un formidable mouvement de reféodalisation du monde. C’est que le 11 septembre n’a pas seulement été l’occasion pour George W. Bush d’étendre l’emprise des Etats-Unis sur le monde, l’événement a frappé les trois coups de la mise en coupe réglée des peuples de l’hémisphère Sud par les grandes sociétés transcontinentales.
Pour parvenir à imposer ce régime inédit de soumission des peuples aux intérêts des grandes compagnies privées, il est deux armes de destruction massive dont les maîtres de l’empire de la honte savent admirablement jouer : la dette et la faim.
Par l’endettement, les Etats abdiquent leur souveraineté ; par la faim qui en découle, les peuples agonisent et renoncent à la liberté. Cette formidable machine à broyer et à soumettre ne supporte plus aucune des limitations que le droit international prétendait traditionnellement imposer aux rapport entre les États et entre les peuples. Du coup, c’est le régime de la violence structurelle et permanente qui, partout, gagne du terrain au Sud, tandis que le droit international agonise.
Mais qui sont donc ces cosmocrates qui, peu à peu, privatisent jusqu’à l’eau que les peuples doivent désormais leur acheter ?
Ce livre traque leurs méthodes les plus sournoises : ici on brevète le vivant, là on casse les résistances syndicales, ailleurs on impose la culture des OGM par la force.
Oui, c’est bien l’empire de la honte qui s’est mis subrepticement en place sur la planète. Mais c’est précisément sur la honte qu’est fondé le ressort révolutionnaire, comme nous l’ont appris les insurgés de 1789.
Cette révolution, elle est en marche : insurrections des consciences ici, insurrections de la faim là-bas. Elle seule peut conduire à la refondation du droit à la recherche du bonheur, cette vieille affaire du XVIIIe siècle.
Jean Ziegler, qui témoigne ici d’une connaissance exceptionnelle du terrain, y appelle sans réserve en conclusion.
Biographie
Jean Ziegler est rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels La Suisse lave plus blanc (1990), La Suisse, l’or et les morts (1997), Les Nouveaux maîtres du monde (2002).

Economie





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